Project Gutenberg Australia
a treasure-trove of literature
treasure found hidden with no evidence of ownership





Title:      L'Obscure Souffrance
Author:     Laure Conan
* A Project Gutenberg of Australia eBook *
eBook No.:  0600171.txt
Edition:    1
Language:   French
Character set encoding:     Latin-1(ISO-8859-1)--8 bit
Date first posted:          February 2006
Date most recently updated: February 2006

This eBook was produced by: Andrew Sly

Project Gutenberg of Australia eBooks are created from printed editions
which are in the public domain in Australia, unless a copyright notice
is included. We do NOT keep any eBooks in compliance with a particular
paper edition.

Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the
copyright laws for your country before downloading or redistributing this
file.

This eBook is made available at no cost and with almost no restrictions
whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
of the Project Gutenberg of Australia License which may be viewed online at
http://gutenberg.net.au/licence.html

To contact Project Gutenberg of Australia go to http://gutenberg.net.au


Title:      L'Obscure Souffrance
Author:     Laure Conan






Laure Conan

L'Obscure Souffrance

La Vaine Foi
La Couronne de Larmes
Le Premier arbre de Noël
Les Missionnaires des Esquimaux


Préface
de
l'honorable Thomas Chapais

Québec
MCMXXIV




PRÉFACE


Il y a de cela plusieurs années, un de nos amis, très épris de
littérature, entrait dans notre bureau, tenant à la main le plus
récent fascicule de la _Revue de Montréal_, périodique très
brillamment rédigé, que publiait M. l'abbé Chandonnet. "Voulez-vous me
permettre, nous dit-il, de vous lire une page de cette revue. Je vous
demanderai ensuite ce que vous en pensez". Nous nous empressâmes de
l'assurer que nous étions tout oreilles, et il commença sa lecture.
Bientôt nous nous sentîmes captivés par l'élévation de pensée, par le
naturel, la distinction de style que révélait ce fragment. Notre
admiration sincère ne fut pas lente à se manifester. "De quel auteur
français sont ces lignes d'une si belle tenue?" demandâmes-nous à
notre ami. "Elles ne sont pas d'un auteur français, nous répondit-il;
elles sont dues à la plume d'un écrivain canadien, qui en est à
ses premières armes; et, de plus, cet écrivain est une femme
habituellement éloignée des centres intellectuels où peuvent
plus facilement germer, se nourrir et se développer les talents
littéraires." Nous exprimâmes notre surprise, très naturelle;
et, feuilletant le numéro de la revue, nous vîmes que l'oeuvre
d'imagination, simple et émouvante histoire, d'où provenait le passage
qui nous avait ravi, était intitulée _Un amour vrai_ et signée _Laure
Conan_.

Ce court roman, ou, pour mieux dire, cette nouvelle où l'auteur avait
condensé beaucoup de hautes pensées et de nobles sentiments, décelait
un talent très pur et une culture d'esprit peu commune. Elle fut
vivement goûtée dans le petit groupe de ceux pour qui l'éclosion d'un
écrivain nouveau n'est pas une chose banale. Pour nous, ce premier
essai conserve encore tout le charme que nous lui trouvions naguère.
Il y a là des pages d'une touchante mélancolie qui remue l'âme, et
d'autres pages qui l'élèvent jusqu'aux régions supérieures du devoir
et du sacrifice.

Nous avions connu, par une confidence de notre ami, la personnalité
modestement voilée d'un pseudonyme. Et nous faisions des voeux pour
que cette plume si finement taillée nous donnât d'autres oeuvres.
Notre désir ne fut pas déçu. L'apparition d'_Angéline de Montbrun_
justifia toutes les espérances qu'avait fait naître _Un amour vrai_.
Nous pouvons dire sans exagération que ce livre eut un grand succès.
Il le méritait par les qualités de premier ordre que l'on y voyait
briller. Le talent de l'auteur s'était affermi et amplifié.
On y retrouvait, plus heureusement accusés, ses deux traits
caractéristiques: la noblesse constante de la pensée et la distinction
du style. Rien de bas ni de vulgaire, mais toujours l'élévation des
sentiments alliée à la pureté de l'expression. On a reproché parfois
à Laure Conan d'y avoir mis trop de tristesse. C'est que l'on a
peut-être oublié combien cette tristesse est virile, quoique l'héroïne
soit une femme, et comment la foi, la résignation chrétienne, la
sublime acceptation de l'épreuve, la transfigurent en vertu. Il y a
dans _Angéline de Montbrun_ des pages admirables. Et l'on ne saurait
s'étonner de l'appréciation enthousiaste qu'en fit l'abbé Casgrain dans
la belle préface dont le livre eut la bonne fortune d'être orné.

_Angéline de Montbrun_ avait consacré la réputation de Laure Conan.
Désormais une oeuvre signée de ce nom se recommandait d'avance à
l'attention des lecteurs. En 1881 parut le roman _À l'oeuvre et à
l'épreuve_. L'auteur y abordait un genre nouveau. La donnée historique
se mêlait à la trame de la fiction. Et naturellement le ton prenait
une accentuation plus grave. Pendant que l'imagination créait des
scènes et des situations captivantes, l'érudition leur donnait un cadre
de réalité et de vérité qui conférait à l'oeuvre un attrait spécial.

Poursuivant la même veine et obéissant à la même inspiration, Laure
Conan écrivit une autre oeuvre où l'histoire et le roman fraternisent.
Mais dans _l'Oublié_ on peut dire que l'élément historique joue le rôle
de frère aîné. Le personnage de Lambert Closse, le valeureux major de
Montréal, y est dessiné avec une grande exactitude et une sûreté de
main remarquable. Pour composer son récit, l'auteur avait étudié
l'âge héroïque de cette ville fondée par Maisonneuve à travers tant
de périls et d'obstacles, et qui porta longtemps le beau nom de
Villemarie. Et elle s'était éprise de ces annales glorieuses où l'on
voit le dévouement patriotique s'allier à la ferveur religieuse pour
fonder, dans le sang et les larmes, sur les rives du Saint-Laurent,
une nouvelle France catholique. Lambert Closse était ce vaillant qui
s'écriait un jour: "Je ne suis venu ici qu'afin de mourir pour Dieu."
Sa noble figure est une des plus captivantes qui nous apparaissent
à travers les incomplètes et trop brèves relations de nos vieux
mémorialistes. Mais elle était restée dans la pénombre où
l'insuffisance documentaire relègue trop souvent des vies cependant
admirables. Laure Conan a voulu remettre en lumière cet oublié. Mais
pour lui donner plus de relief, tout en observant les convenances et
les vraisemblances historiques, elle a appelé à son secours une
autre figure qui ne fait que passer comme une ombre fugitive dans
les anciennes annales montréalaises. Elle a évoqué la douce et
intéressante physionomie d'Elisabeth Moyen, la touchante femme
de Lambert Closse. Et, en créant quelques épisodes délicatement
romanesques, préludes du lien sacré qui devait unir trop peu de temps
ces deux existences, à côté du coeur intrépide elle a montré le coeur
ardent du preux que la valeur guerrière ne pouvait rendre inaccessible
aux humaines tendresses. Ce dualisme, que l'on retrouverait dans bien
des vies éclatantes ou obscures, donne à l'_Oublié_ un charme très
vif. Avec ce beau livre, le talent de l'auteur allait recevoir une
haute consécration. Les admirateurs de Laure Conan eurent bientôt la
joie d'apprendre que l'Académie française avait couronné l'oeuvre de
notre femme de lettres. Sa modestie très sincère fut sans doute la
seule à s'en étonner. L'applaudissement du public fut universel.

Les études historiques que Laure Conan s'était imposées pour écrire ce
livre et celui qui l'avait précédé laissèrent une empreinte profonde
sur sa carrière d'écrivain. Elle voulut retracer, par une série
d'esquisses, la figure de quelques-uns des fondateurs, des apôtres,
des pionniers, de quelques-unes des femmes au grand coeur qui se
dévouèrent à l'oeuvre civilisatrice accomplie sur les rives du
Saint-Laurent: Champlain, Louis Hébert, Pierre Boucher, Jeanne Mance,
la vénérable Marguerite Bourgeoys. Ces études diverses ont été
recueillies dans un volume intitulé _Silhouettes canadiennes_. Comme
on l'a dit justement ce livre vivra.

Il est bien temps que nous arrivions aux deux oeuvres auxquelles ces
lignes hâtives doivent servir de préface. _L'Obscure souffrance_ est
une étude d'âme très approfondie et très émouvante. Ce n'est pas un
récit, ce n'est pas un roman. C'est le journal imaginaire d'une
personne accablée sous le poids de misères intimes et de tristesses
familiales. Rien de navrant comme l'analyse des amertumes dont ce
pauvre coeur est abreuvé. Rien de beau comme la lutte qui s'y livre
entre les dégoûts, les rancoeurs, la désespérance, et la foi en la
Providence, la filiale soumission à la volonté divine. Le cri de la
souffrance morale, poussé par la jeunesse qui s'envole et réclame un
peu de terrestre bonheur avant de s'évanouir à jamais, alterne avec
l'accent profond de la conscience qui commande l'acceptation de
l'épreuve, et la persévérance généreuse dans l'accomplissement du
devoir douloureux. Toute _l'Obscure souffrance_ se résume en cet
émouvant duo, ou mieux en ce dramatique duel intérieur. Il y a là des
pages d'une incontestable beauté. Voici la plainte de l'âme souffrante:

"Oh! quelle âcre et corrosive tristesse certaines larmes déposent au
plus profond du coeur! Quelle pénétrante, quelle dangereuse amertume
elles répandent sur la vie entière! On dit que le danger est partout.
Soit, mais les saines joies du coeur ne sont-elles pas un peu comme
les feuilles qui purifient l'air de bien des poisons? Au moins cela
me paraît ainsi et je redoute l'avenir qui m'attend.

"S'il est des douleurs qui fortifient l'âme, qui l'enrichissent, n'en
est-il pas d'autres qui la flétrissent et la dessèchent? Le vent et
l'orage donnent aux plantes plus de force et de vie. Mais qui n'a vu
de ces arbres dépouillés, déchiquetés, rongés jusqu'au faîte par les
larves? Douloureuse image qui m'a fait songer plus d'une fois. Pour
peu qu'on s'observe, on sent si bien comme les chagrins misérables
appauvrissent l'âme, la vulgarisent et la déflorent. C'est triste,
mais c'est vrai."

Ce gémissement d'un coeur oppressé nous émeut. Mais écoutez la
contre-partie. C'est la conscience chrétienne qui prend à son tour
la parole:

"Qui sait, peut-être n'est-ce vrai qu'autant qu'on souffre mal. Et
si je suis aussi sensible à mes peines, est-ce bien parce que je
les crois nuisibles à mon âme? S'il y a du danger dans les rudes
antipathies qui déchirent le coeur, dans les révoltes, les dégoûts de
tous les instants, il y en a aussi dans les douceurs de la vie, il y
en a surtout dans les transports, dans les enivrements du bonheur,
ceux-là les redouterais-je beaucoup?... Et faudrait-il bien du temps
pour m'y résigner?... Oh! qu'on est peu sincère, même avec soi-même."

Ces analyses intimes sont, nous semble-t-il, d'une très profonde
psychologie.

À côté de ces pages, où l'on voit se révéler les fluctuations
mystérieuses d'une âme humaine, le lecteur aime à rencontrer des
échappées vers la nature toujours féconde et consolatrice. Laure Conan
excelle aux tableaux agrestes. En voici un ravissant:

"Oui, la verdure est belle et enfin voici le printemps sérieusement
à l'oeuvre. On sent circuler la vie fraîche, puissante, exubérante.
En levant les branches d'épinette posées sur le parterre l'automne
dernier, j'ai trouvé des pensées épanouies. Le coeur m'a battu de
plaisir. Comment ont-elles fleuri dans la froidure, sans soleil?...
Où ont-elles pris leur velours brun-doré et leur parfum?... Mystère
charmant! Vie et jeunesse de la vieille terre maternelle!" Et
ailleurs: "Je suis avec charme le travail du printemps. Qu'est-ce
que la sève? Merveilleuse ouvrière, celle-là! Si invisible et
silencieuse, mais si vive, si active! Elle a déjà paré la terre,
ressuscité les arbres. Les branches dépouillées se chargent de
bourgeons, les peupliers, les aulnes, les pommiers sont en fleurs.
Ô vie cachée!"

Ces délicieuses esquisses dénotent que chez Laure Conan le poète et
l'artiste ne sont pas inférieurs au psychologue.

_La Vaine foi_, comme _l'Obscure souffrance_, est une étude d'âme.
Étude pénétrante, émouvante, dont nous voudrions recommander la
lecture à toutes les femmes et à tous les hommes du monde. Un jeune
protestant dit un jour à une jeune catholique, qu'il aime et dont
il voudrait faire sa femme: "La différence de religion?... Cette
différence est-elle si grande?... Depuis que je vous connais, depuis
que je veux vous avoir pour femme, je vous ai beaucoup observée et il
me semble bien que vous êtes catholique comme je suis protestant...
de nom seulement." Cette parole, dont celui qui la prononce ne saurait
soupçonner les conséquences, jette au fond de l'âme qui la reçoit une
semence que ni la vanité, ni les succès mondains, ni l'attrait du
plaisir ne peuvent étouffer. Les pages qui suivent nous font assister
au travail opéré lentement dans un coeur généreux, mais sollicité par
le luxe, la dissipation, l'égoïsme et l'orgueil. À la fin, la parole
inconsciemment illuminatrice accomplit son oeuvre involontaire de
rénovation, et la jeune "catholique de nom", répondant à l'appel
divin, renonce au monde pour embrasser la vie religieuse. Sans
doute cette solution ne s'impose pas à toutes les âmes. Mais ce qui
s'impose, c'est la nécessité de conformer la vie que l'on mène à la
foi que l'on professe. Et telle est la leçon qui se dégage de cette
étude débordante de conviction, d'émotion communicative, de foi
éloquente et persuasive. En écrivant ces pages, Laure Conan a fait
non seulement une belle oeuvre littéraire mais une bonne et sainte
action.

Lorsque nous jetons un coup d'oeil d'ensemble sur les travaux dûs à
sa plume, nous nous disons qu'il n'en est guère en ce pays où se
manifestent plus de talent et un talent plus noble. Que la modestie de
notre éminent compatriote nous permette de dire ici sans contrainte
notre pensée sincère. Nous lui devons une oeuvre élevante et
purifiante. Ses livres sont animés d'un souffle vivifiant de
patriotisme et de foi. Et sa langue littéraire, formée à l'école des
maîtres, nous fait admirer un français de bonne marque, sans alliage,
un français de qualité supérieure, qui, à nos yeux, lui assigne de
droit sa place parmi nos écrivains de premier rang.

Thomas Chapais.

Québec, 20 décembre 1923.




L'obscure souffrance


  "Il n'importe pas qu'il soit large le
  sillon que nous devons tracer, pourvu
  que nous l'arrosions de nos sueurs,
  quelquefois de nos larmes, et même de
  notre sang, si le devoir l'exige."


12 mai 18...

Quel étrange mois de mai! Toujours de la pluie mêlée de neige ou une
brume presque aussi froide, presque aussi triste. Cela m'affecte
plus que de raison. Dans ce printemps sans éclat, sans verdure, sans
poésie, sans vie, je vois si bien l'image de ma jeunesse.

Pauvre jeunesse! Rien n'est triste comme le printemps, quand il
ressemble si fort à l'automne. D'un jour à l'autre, je le sens plus
douloureusement; d'un jour à l'autre, j'ai moins de courage.

L'abattement n'allège rien. Il faut réagir contre l'ennui qui
m'accable. Je le comprends et à défaut de conversations agréables,
de voyages, d'amusements, d'occupations attachantes, je vais essayer
du recueillement et de la plume pour me distraire.

Chaque jour, je considérerai avec calme mes devoirs, mes
difficultés, mes sujets de souffrance. Je m'interrogerai sur mes
sentiments, mes désirs et mes actes, non pour prendre de grandes
résolutions que je ne tiendrais point, mais pour m'apaiser, pour
voir clair en moi-même.

Déjà une partie de ma jeunesse est écoulée. Et ces années,
d'ordinaire riantes et légères, m'ont laissé tant de rancoeurs!

Ni la révolte, ni le dégoût n'adoucissent l'acuité de la souffrance,
je le sais. Je voudrais me résigner. Mais accepter la vie qui
m'attend est au-dessus de mes forces.

Affections, sympathies, joies, plaisirs, action, tout me manque pour
être une créature active et vivante.

Je n'ai pas même l'illusion soutenante de me sentir nécessaire, et
mon coeur oisif et désert se remplit de tristesses désespérées.

Si terne, si sombre qu'il soit, le printemps n'est jamais l'automne.
Je le sens à la surabondance de vie qui m'accable. Chez les jeunes,
d'ordinaire, cette sève ardente s'épanche en espoirs infinis, en
mille songes charmants d'amour et de bonheur. Mais pour moi, c'est
différent. Tout fermente au-dedans ou se répand en flots de
tristesse et de larmes.

Cette faiblesse m'humilie.


13 mai.

Sans doute, on ne doit pas souhaiter une jeunesse toujours heureuse,
pas plus qu'un printemps toujours serein. Que deviendrions-nous, mon
Dieu! si les jours de pluie ne se mêlaient aux jours de soleil? Tout
périrait, tout se pétrifierait ou s'en irait en poussière. Et, dans
l'ordre spirituel, ne serions-nous pas encore plus à plaindre si
tout nous venait à souhait? Comme le coeur s'enracinerait au plus
épais de la terre! Quelle furie de vivre! Quel désespoir aux approches
de la mort!

Ces idées me restent d'une maladie que je fis l'an passé. Je me
souviens de l'horreur qui me pénétrait à la pensée de la tombe. Et
dans mon angoisse, je me disais: "Si j'avais été heureuse, que
serait-ce donc?"

Dans notre condition mortelle, la douleur nous est nécessaire. C'est
évident. Mais la joie l'est-elle moins? À quoi servirait la pluie
sans les chauds rayons du soleil? Et que peut-on espérer d'une vie
toute de tristesses? Je me le demande souvent, trop souvent même.
À quoi bon? Ne faut-il pas me résigner à voir tout languir, tout
dépérir dans mon âme. Dans l'ordre spirituel, comme dans l'ordre
naturel, n'y a-t-il pas une atmosphère où rien ne vit, où toute
flamme s'éteint? Chose triste à penser. La flamme est si belle. Qui
n'aime à la voir briller au foyer?


15 mai.

Le foyer! D'aussi loin que je me rappelle, je retrouve le même
intérieur, froid et troublé, la même douloureuse vie de famille.
J'en ai toujours souffert, mais il y a des peines qui vont
s'aggravant. Oh! quelle âcre et corrosive tristesse certaines larmes
déposent au plus profond du coeur! Quelle pénétrante, quelle
dangereuse amertume elles répandent sur la vie entière! On dit que
le danger est partout. Soit. Mais les saines joies du coeur ne
sont-elles pas un peu comme les feuilles qui purifient l'air de bien
des poisons? Au moins cela me paraît ainsi et je redoute l'avenir
qui m'attend.

S'il est des douleurs qui fortifient l'âme, qui l'enrichissent, n'en
est-il pas d'autres qui la flétrissent et la dessèchent? Le vent et
l'orage donnent aux plantes plus de force et de vie. Mais qui n'a vu
de ces arbres dépouillés, déchiquetés, rongés jusqu'au faîte par les
larves? Douloureuse image qui m'a fait songer plus d'une fois. Pour
peu qu'on s'observe, on sent si bien comme les chagrins misérables
appauvrissent l'âme, la vulgarisent et la déflorent. C'est triste,
mais c'est vrai.


16 mai.

Qui sait, peut-être n'est-ce vrai qu'autant qu'on souffre mal.
Et si je suis aussi sensible à mes peines, est-ce bien parce que je
les crois nuisibles à mon âme? S'il y a du danger dans les rudes
antipathies qui déchirent le coeur, dans les révoltes, les dégoûts
de tous les instants, il y en a aussi dans les douceurs de la vie,
il y en a surtout dans les transports, dans les enivrements du
bonheur. Ceux-là les redouterais-je beaucoup?... Me faudrait-il bien
du temps pour m'y résigner?... Oh! qu'on est peu sincère, même avec
soi-même.

Pourquoi ne pas me l'avouer? Je voudrais aimer comme les autres
adorent, et je n'espère pas aimer jamais personne ainsi. C'est là
mon angoisse, ma plus cruelle souffrance--la souffrance où toutes
les autres se perdent. Mais avoir d'autres dieux que Dieu ne
serait-ce pas le malheur suprême?


17 mai.

On assure que la patience et la volonté font des miracles. La vie de
famille la plus amère pourrait donc s'adoucir. Chez n'importe qui,
il y a du bon. Mais nous vivons inconnus les uns des autres. La vie
intérieure est impénétrable.

Parfois, je songe que, si nous lisions dans les âmes, bien des
paroles, bien des actes qui nous blessent cruellement, seraient fort
atténués. La tyrannie de la passion, la souffrance, l'humeur, les
travers d'esprit excusent probablement bien des torts. Heureux ceux
qui ont la généreuse bonté, la largeur d'âme.

Mais les souffrances arides et continuelles gâtent le caractère. Les
jours s'écoulent, nous laissant toujours plus ennuyés, plus irrités.
Le coeur s'aigrit, se remplit de fiel. Le contact constant, les
détails de la vie domestique, source de tant de plaisirs quand il y
a de l'affection, deviennent un supplice.

On plaint les malheurs éclatants. On s'intéresse à ce qu'on appelle
les grandes douleurs. Oh! que les chagrins misérables me semblent
plus difficiles à supporter. Les peines les plus cruelles sont
celles dont on rougit, dont on n'oserait pas parler. Mais si la
charité oblige envers tous, combien plus envers les siens.

Il faudrait savoir s'aveugler, le coeur devrait incliner l'esprit à
l'indulgence. Dans l'alcoolisme, il faudrait voir surtout la
détresse suprême de l'âme.


18 mai.

Brouillard glacé au-dehors; au-dedans, dégoût profond, ennui
rongeur, larmes amères. "Laissez pleurer ceux qui n'ont pas de
printemps."

J'envie ceux dont l'esprit est fortement occupé, ceux qui ont les
plaisirs de l'intelligence. Ne serait-ce pas parce que l'éveil de
la pensée m'a laissé un souvenir plein de charme?

J'étais encore bien petite, mais je savais lire. Les lectures
graduées ne devaient pas être en vogue chez nous, car, après
l'_A.B.C._, on me mit en main _Le nouveau traité des devoirs du
chrétien_. Fière de mon gros livre, je l'ouvris et je lus: "Qui
suis-je?... d'où viens-je?... où vais-je?..." Ces mots me
saisirent. Mon âme qui s'ignorait eut la soudaine perception de
l'invisible, de l'au-delà et, la classe finie, j'allai seule
m'asseoir au bord de la rivière pour penser à l'aise. J'y restai
longtemps toute prise par le problème de mon existence, et le
travail de ma pensée enfantine autour des mots "qui suis-je? d'où
viens-je? où vais-je?" me fut une jouissance étrange. Je me sentais
sur un océan de mystère. Et n'est-ce pas un peu cela?


19 mai.

Si je pouvais me réfugier dans un travail absorbant. Une application
quelconque de l'esprit me serait une distraction salutaire. Mais
non. Il faut être aux misérables tâches quotidiennes qui me
répugnent jusqu'à la nausée. D'ailleurs, tant d'autres n'ont pas un
sort plus beau. Je pense souvent à Mme Carlyle. Traitée en esclave
par son célèbre mari, assujettie des années durant aux plus
grossiers travaux, elle disait: "Ce n'est pas la grandeur ou la
petitesse de l'oeuvre accomplie qui en fait la vulgarité ou la
noblesse, mais l'esprit dans lequel on l'accomplit. Je n'imagine pas
comment des êtres doués de quelque valeur peuvent éviter de devenir
fous dans un monde comme le nôtre s'ils ne comprennent pas cela."

N'est-ce pas ce qu'entendait Emerson, quand il écrivait à l'une de
ses amies: "Attelez votre charrette à une étoile!"


20 mai.

La biographie de Mme Carlyle que je viens de finir me fait songer.
Elle était protestante; elle n'avait donc qu'un christianisme bien
amoindri. Cependant elle s'est immolée jusqu'à la fin sans que son
illustre mari s'avisât de s'en apercevoir.

Remplir parfaitement ses devoirs les rend peut-être plus doux.
Serais-je aussi malheureuse, si je n'avais rien à me reprocher,
si j'avais le beau don de m'oublier?

Dans la famille, supporter ne suffit pas. Ai-je eu la tendre
indulgence, les soins attentifs, caressants? Ai-je fait mon devoir
avec une abnégation véritable?... Les résolutions ne serviraient
pas à grand'chose. Je reste où je dois être, mais ballottée par mes
impressions comme une bouée au milieu des flots.


23 mai.

Comment s'habituer à jeûner de toute sympathie, de toute joie? On
dit que la vie passe vite, si vite que ses joies ne valent pas la
peine d'être désirées. Est-ce vrai?... Au premier coup d'oeil,
il semble qu'il suffit d'un peu de foi et de raison pour n'en pas
douter. Mais c'est le contraire. Du moins, j'ai beau faire, je ne
puis m'amener à ces austères dédains.

Faut-il mépriser tout ce qui ne dure pas éternellement? Ni la
verdure, ni les fleurs ne durent toujours. Cependant, qu'elles sont
belles et, sans elles, que la terre serait triste, qu'elle serait
laide!


26 mai.

Oui, la verdure est belle et enfin voici le printemps sérieusement à
l'oeuvre. On sent circuler la vie fraîche, puissante, exubérante.

En levant les branches d'épinette posées sur le parterre l'automne
dernier, j'ai trouvé des pensées épanouies. Le coeur m'a battu de
plaisir. Comment ont-elles fleuri dans la froidure, sans soleil?...
Où ont-elles pris leur velours brun-doré et leur parfum? Mystère
charmant! Vie et jeunesse de la vieille terre maternelle!


29 mai.

J'ouvre ma fenêtre dès le matin. J'aime ce soleil éclatant, cet air
tiède, chargé des senteurs nouvelles, et je voudrais n'avoir rien à
faire qu'à regarder verdir, qu'à regarder fleurir, qu'à écouter ces
bruits agrestes et charmants.


2 juin.

L'humeur noire que j'avais dans le coeur s'en va. À vrai dire ma
tristesse n'est plus qu'une brume légère, transpercée de soleil.
J'ai bien les mêmes ennuis, mais au dehors tout est si vivant, si
beau, si lumineux, que le froid et le terne du dedans s'oublient et
l'on trouve du plaisir à se sentir vivre.


4 juin.

Je suis avec charme le travail du printemps. Qu'est-ce que la sève?
Merveilleuse ouvrière, celle-là! Si invisible et silencieuse, mais
si vive, si active! Elle a déjà paré la terre, ressuscité les
arbres. Les branches dépouillées se chargent de bourgeons, les
peupliers, les aulnes, les pommiers sont en fleurs. Ô vie cachée!...
Quelle force, quelle beauté il y a là!

Souvent, je m'arrête à y songer. J'y trouve un encouragement à
l'espérance. Si l'on pouvait voir les merveilles de la vie
spirituelle...

Chez la créature la plus faible, la plus abrutie, il y a un principe
de relèvement, il y a du divin, et nul renoncement, nul effort
charitable n'est perdu.

Nos paroles, nos prières tombent comme mortes, restent longtemps
ensevelies sous les glaces et les fanges. Mais qui sait? Un jour
viendra peut-être la germination mystérieuse... le printemps sacré.


9 juin.

Je lis chaque jour un chapitre de l'_Imitation_. Cela me fait
prendre la résolution de bien agir et de bien souffrir. Soyons ce
que nous devons être et laissons à Dieu le reste.

Toute position que nous n'avons pas choisie est bonne, puisque c'est
Dieu qui nous y a mis. La foi nous l'assure. Elle nous montre
l'amour divin brûlant dans les épines qui nous déchirent. Pourquoi
se plaindre? Nul ne sait ce qui lui convient. Il y a des fleurs qui
s'épanouissent mieux à l'ombre qu'au soleil, d'autres vivent entre
les rochers, qui mourraient dans la mousse, et le beau nénuphar, qui
périt dans les jardins, s'élève blanc et parfumé au-dessus de la
vase et des eaux mortes.


12 juin.

Journée belle au dehors, mais bien triste au-dedans.

Je lisais, tout à l'heure, que dans les forêts des tropiques, où le
danger est partout, rien n'exerce si terriblement le courage que la
piqûre des insectes. Ne pourrait-on pas en dire autant de la vie et
de ces cuisants chagrins domestiques qui, à force de se renouveler,
deviennent de véritables tourments et jettent dans le désespoir? De
même, qu'est-ce qui fait une vie douce? Un grand succès?... Quelque
bonheur éclatant?... Il me semble que c'est bien plutôt la multitude
des petits bonheurs. Et si j'avais été consultée, j'aurais pris pour
ma part les doux contentements, les humbles joies de chaque jour qui
sont à la vie ce que l'herbe est à la terre, la belle herbe! si
aimable avec ses faibles parfums et ses douces petites fleurs.


17 juin.

_Aimez-vous les uns les autres_, a dit le divin Maître.

Ô Seigneur Jésus, que fais-je de votre divin précepte? Quel sens
donnai-je aux béatitudes? Je sais que la vie est une épreuve, un
combat. Pour moi, le champ de bataille, c'est le foyer. En est-il un
plus rude?

Mais le devoir est ici. C'est ici que je dois souffrir, que je dois
m'immoler, que je dois vaincre. Et j'ai grand sujet de m'humilier.
Un coeur noble aime ce qu'il doit aimer et donne une beauté auguste
à tous ses devoirs. Si je ne puis m'élever jusque-là, il faut au
moins m'attacher aveuglément à mes obligations les plus pénibles. Il
faut triompher de mes dégoûts et compter pour rien mes sensibilités,
mes désirs, mes souffrances.


18 juin.

Il me faudrait la piété, âme de la vie, source toujours jaillissante
où l'on puise la force, la résignation, la patience. Mais la piété
est un don du Saint-Esprit. Et les froides pratiques me répugnent si
fort.


20 juin.

Pourquoi l'existence m'a-t-elle été imposée?... Cette folle pensée
me revient souvent, et, chose singulière, quand je m'y arrête, je
revois toujours ma salle d'école aux heures de catéchisme. Pour moi,
alors, dans l'air épais de la classe, quelque chose de solennel,
de mystérieux, flottait. Et j'entends encore les petites voix qui
disaient: "Dieu m'a créée et mise au monde pour le connaître, pour
l'aimer, pour le servir et acquérir par ce moyen la vie éternelle."

Mon Dieu, que je garde bien vive, bien intacte, la foi de mon
baptême, que ce levain sacré me pénètre toute! Je regrette les
amères pensées où je m'empêtre bien souvent. Se trouver mal placée,
mal partagée, n'est-ce pas vous dire: "Je sais mieux que vous ce qui
me convient."


21 juin.

Il est des libertés que Dieu permet. Le plus aimable, le plus tendre
des pères ne s'offense pas quand son enfant, trouvant la soumission
trop difficile, se jette dans ses bras et lui crie: "Mon Père!"

J'aime cette pensée qui me rappelle un souvenir de joie et de
lumière.

Un jour du mois de mars dernier, malgré un temps affreux, j'étais
allée de bonne heure à la messe. Le coeur plein de tristesse et
d'âcreté, je m'en revenais, et le dégoût de la vie s'augmentait de
la révolte contre Dieu dans mon âme. J'étais horriblement tentée de
blasphémer.

Mais sur cette triste pente, je m'arrêtai tout à coup, saisie d'un
sentiment involontaire de respect et de crainte. Je ne sais quoi de
doux et d'ardent coula à travers mon coeur et me fit crier à Dieu:
"Mon Père! mon Père!" Parole puissante qui fondit à l'instant tout
ce que la souffrance avait amassé de froideurs et de défiance.

Je pleurai longtemps, mais humblement, tendrement, comme on ferait
dans les bras d'un père adoré contre lequel on aurait follement
nourri bien des ressentiments, et qui, loin de s'indigner des
colères et des reproches, les fondrait en regrets et en amour dans
le plus étroit et le plus délicieux embrassement.

Oh! que les troubles, que les défiances étaient loin! Je restai
plusieurs jours avec ce sentiment de soumission si profond et si
tendre; et j'en garde le souvenir, pour ma confusion peut-être, car
je vais encore bien près du découragement et du murmure.

La nature répugne si invinciblement à la souffrance. C'est un feu
que la passion du bonheur, un feu étrange qui s'attise surtout de
toutes les souffrances, de toutes les douleurs.


24 juin.

Je me sens plus seule qu'au fond d'un désert. Comment s'habituer à
la privation de tout ce qui fait l'intérêt, la douceur et le charme
de la vie?

On peut toujours ce qu'on doit, donc je puis me résigner. Oui, mon
âme, il faut accepter la réalité! Il faut recommencer sans cesse la
lutte pénible et stérile, sans rien de ce qui excite l'ardeur du
combat, sans rien de cette noble joie qu'on ressent en son coeur
quand on s'est vaincu soi-même. Et quoi d'étonnant! Le refoulement
de tout ce qui, en nous, appela la vie, la joie, la paix, la beauté,
est-ce une lutte?


26 juin.

Une maison tranquille et douce... L'activité généreuse dépensée pour
des êtres aimés... Deux grands biens que je préférerais aux dons
les plus merveilleux de l'existence. Il faut peu pour le plus saint
bonheur.

Oh, les douceurs de la sympathie profonde... de la parfaite
intimité... Mais combien traversent la vie sans en goûter? La
solitude de l'esprit et du coeur me semble la souveraine épreuve.

D'où viennent les mésintelligences foncières, le divorce secret des
âmes? Et si cette souffrance est amère dans les rapports de famille,
qu'est-ce donc dans le mariage, alors qu'on est attaché l'un à
l'autre sans séparation humaine possible!


27 juin.

Quand je regarde dans mon coeur, j'y retrouve bien des sentiments
qui m'inquiètent, qui m'humilient. Et c'est dans l'ordre. Un arbre
creux n'est-il pas toujours habité par de vils insectes qui dévorent
sa sève?


28 juin.

Oh! la souffrance des facultés sans objets... les ravages de
l'activité inassouvie!

Mon Dieu! que je ne souffre pas inutilement! Voilà une prière qui
jaillit souvent de mon coeur quand je me sens triste. Malgré moi, je
pleure sur moi-même. Et je sens que ces larmes ne valent rien.

Ô larmes de ceux qui ont noblement lutté, noblement souffert, larmes
du soldat vainqueur ou vaincu, larmes sacrées, larmes bénies qui
fécondez la vie, ceux-là ne vous connaîtront jamais qui n'ont rien à
faire!


29 juin.

Rien à faire... Je regrette cette parole. Nous avons tous une oeuvre
très précise à faire: être pour les autres ce que nous voudrions
qu'ils fussent pour nous.

Oui, quoi qu'ils aient à souffrir d'ailleurs, ceux-là sont les
heureux dont un sentiment puissant remplit le coeur. Mais ce
sentiment où le trouver sur terre?

Que de foyers d'où l'amour est absent! Combien sont unis par le sang
sans l'être par le coeur. Que d'isolés même dans le mariage.
J'incline à croire qu'une grande affection est l'une des raretés de
ce monde. Comment donc se flatter de l'avoir jamais?

Mais aussi, comment se contenter d'un sentiment sans élévation, sans
profondeur, sans charme?

Il est clair que beaucoup s'en contentent. Serait-ce donc un tort
d'avoir le coeur difficile? On a l'air d'en juger ainsi, mais il me
semble, à moi, que c'est plutôt un malheur.

Je sais que, d'après quelques-uns, une disposition de ce genre
annonce souvent de l'élévation. Est-ce vrai? Ce qui est sûr, c'est
que sur la terre, les grandes ailes sont parfois un empêchement, et
l'oiseau le plus puissant au vol, celui qui trouve le calme
par-dessus la région des tempêtes et des orages, périt souvent
misérablement, parce que pour s'enlever il lui faut beaucoup de vent
ou un endroit élevé.


13 juillet.

Ces derniers jours ont été calmes. Aujourd'hui, avec Oso pour
compagnon, j'ai fait à travers les champs une promenade enchantée.
Je ne sentais plus le poids de mes chaînes. J'avais l'illusion de la
liberté. Mais il a fallu rentrer et... une noire tristesse m'a
envahie. Jamais la réalité ne m'est apparue si laide, si abjecte.
Toute mon âme s'est révoltée contre le devoir. Ô cette vie
effrayante du coeur et de la pensée!


14 juillet.

Il y a des excès de sensibilité que la raison réprouve sévèrement.
Mais ces soudaines rébellions du coeur avide, ces emportements
insensés vers le bonheur, comment s'en garder?

Il faut prier, prier, prier et espérer. Il y a des moments où la
prière n'agit plus sur moi, son impuissance me jette parfois dans le
doute. Je souffre tant que ma foi s'ébranle. Mais Dieu ne me
refusera pas sa grâce, quand elle m'est le plus nécessaire.


16 juillet.

"Dieu, parce qu'il est la plénitude de la perfection, admire le
moindre des efforts de sa pauvre petite créature." J'aime cette
pensée. Et n'est-ce pas une chose singulière que des paroles qu'on a
entendues toute la vie nous touchent à certains moments?

Ce matin, j'assistais à la messe, et hélas! j'étais bien loin, quand
le _sursum corda_ a frappé mon oreille. J'en ai ressenti une émotion
profonde, un ébranlement puissant et délicieux.

Quel phénomène que ce désir de s'arrêter à la terre qui croule en
poussière. Quoi! ne saurait-on accepter la vie telle qu'elle est? Ne
saurait-on s'aider de sa raison et de sa foi? Voici la plus belle
partie de ma jeunesse écoulée, oui, écoulée à jamais. Qu'en ai-je
fait? Cette forte et généreuse sève du printemps, à quoi m'a-t-elle
servi, sinon à nourrir ce qui est déjà mort ou ce qui devrait
l'être?

Je pense à cela souvent et je voudrais un peu de courage. On
n'appauvrit pas un arbre en enlevant ses feuilles flétries, en
retranchant ses branches folles.

Au contraire, ceux qui cultivent les plantes savent comme on les
affaiblit en laissant la sève se consumer inutilement. Et ceux qui
cultivent les âmes, que ne savent-ils pas? Qui peut dire jusqu'à
quel point on se débilite dans les vains espoirs et les vains
regrets?


17 juillet.

Je lis les actes des martyrs de Lyon sous Marc-Aurèle. Comme les
chrétiens savaient alors souffrir! La persécution couvrit d'une
gloire immortelle la naissante Église des Gaules. Et n'est-ce pas
étrange? D'après les fidèles comme d'après les païens, entre tant de
martyrs, Blandine--une fillette--fut la plus héroïque. Elle
l'emporta même sur son illustre évêque saint Pothin.

Son souvenir me suit. Il me semble qu'en cette esclave, le Christ a
voulu couronner l'humble souffrance humaine.

Elle avait quatorze ans, elle était si frêle, si timide, qu'on avait
cru qu'elle n'oserait jamais confesser sa foi et, durant de longs
jours, elle lassa la cruauté de tous les bourreaux. Le _Je suis
chrétienne_ qu'elle répétait dans les supplices semblait la rendre
immortelle. Calme et sereine, elle encourageait ses compagnons.
Plusieurs qui avaient eu le malheur d'apostasier, ranimés par son
exemple, se rétractèrent et moururent pour le Christ.

Restée la dernière, Blandine apparut seule dans l'amphithéâtre. Les
païens ne pouvaient s'expliquer que la vie restât dans un corps tant
de fois disloqué, broyé, déchiré. De nouveau, on la flagelle
cruellement, on l'expose aux bêtes, on l'assied sur la chaise
ardente.

La sublime enfant, rayonnante de joie, semblait voir Celui pour qui
elle souffrait. Oh! la splendeur de cette mort.

Un mot du Père Faber me revient. Après bien des reproches à ceux
qu'on peut appeler les bons catholiques, il disait: "Et pourtant, la
persécution advenant, parmi eux, que de martyrs!"

Divin Sauveur, est-ce vrai? Moi, si chétive, si plaignarde,
saurais-je pour vous me livrer aux tourments?


27 juillet.

Hier, je sarclais mon jardinet quand un soyeux froufrou me fit lever
la tête. Mlle R... était devant moi.--Restons ici, me dit-elle, pour
causer, nous serons plus à l'aise.

Nous nous assîmes sous le saule, et, après quelques paroles
obligeantes, elle me demanda avec un singulier accent si je la
croyais heureuse.

Je répondis qu'elle me semblait avoir une belle et joyeuse jeunesse.

Une ombre passa sur son frais visage.

--C'est vrai, dit-elle, mais voilà le _hic_... la jeunesse passe
vite et c'est si triste!

--Hé quoi! lui dis-je, étonnée, vous songez à cela. Je vous aurais
crue occupée d'autres pensées.

--Oui... mais ces autres pensées sont aussi fort graves. Mon
mariage est fixé. J'ai voulu vous l'annoncer moi-même, et je ne vous
cacherai point que je fais un mariage de raison.

Je ne sus pas dissimuler, car elle reprit, répondant à ma pensée:
Que voulez-vous?... Il est si difficile d'aimer comme on le
voudrait... comme il le faudrait, pour être heureuse. Croyez-vous
qu'il y ait sur terre bien des fiancées contentes de leur amour?

--Beaucoup ne peuvent choisir, mais vous... recherchée comme vous
l'êtes...

À quoi ça sert-il? Certes, j'aurais voulu aimer de tout mon coeur.
Mais à mes amoureux comme aux amoureux des autres, il manque tant.
Et à moi-même aussi... Si je pouvais lire dans les coeurs, ne
serais-je pas bien humiliée? Faut-il vous dire que je ne suis pas
sans savoir que ma fortune a de vifs attraits?

Quelques années de vie mondaine lui ont donné une triste
clairvoyance de bien des choses. Elle me parla avec une confiance
qui me surprit et me fit un amusant récit de ses emballements, de
ses désillusions.

--Je crois, finit-elle par dire, que je m'entendrai bien avec mon
futur mari. Il a du sens, de l'honneur. Je l'estime... Ah! j'aurais
bien préféré l'aimer. Mais une sympathie profonde est chose si rare.
D'après maman, il faut savoir s'accommoder du réel, du convenable.
Elle assure que ceux qui cherchent le bonheur en ce monde n'y
trouvent que le regret d'avoir perdu leur temps.

Comme je restais silencieuse, elle reprit: Vous êtes-vous jamais
demandé ce que les femmes mariées pensent de leur sort? Si on le
pouvait savoir, on verrait, je crois, que rien n'y a répondu à leurs
désirs.

Cela me rappela la parole de Shakespeare: "Elle est encore à naître
la femme qui a trouvé autant de bonheur dans l'amour triomphant que
dans l'amour suppliant."

--Une masse de convenances nous entraînent, poursuivit Mlle R... et
nous allons à notre tâche. Croyez-vous qu'il y ait chez nous un
grand fonds d'idées exaltées?

--Quant aux sentiments, oui, lui dis-je.

--Pauvre nous! fit-elle, avec son joli rire. La réalité est si
pauvre. Autant vaut peut-être un mariage de convenance. Du moins je
n'aurai pas les cruels mécomptes des grandes amoureuses. Et, qui
sait? Si j'avais lu moins de romans, peut-être que je me trouverais
heureuse, dit-elle, se levant pour partir.

Cette conversation m'a fait réfléchir. Je rangeais Hermine R...
parmi les privilégiées et, maintenant, je ne puis m'empêcher de la
plaindre un peu. J'ai tort peut-être.

Elle aura une large existence, la considération qui s'attache à la
fortune. Elle sera parmi les plus dignes, les plus honorées. Le
bonheur, c'est de manger son pain vis-à-vis de quelqu'un qu'on aime
plus que soi-même.

Mais on ne peut tout avoir.


30 juillet.

Avec tant d'avantages et des relations si étendues, Mlle R... est
réduite à faire un mariage de convenance. C'est une grande preuve
qu'il n'est pas facile de rencontrer l'âme avec laquelle on voudrait
faire le voyage de la vie. Mais pourquoi ne me dirais-je pas quelles
qualités je désirerais chez mon mari? Cela ne coûte qu'un peu de
réflexion.

Je voudrais que mon mari ne fût en aucune façon au-dessous de la
dignité de chef de la famille. Je voudrais qu'il eût de la raison,
non seulement dans l'esprit mais dans le caractère. Je voudrais
qu'il eût de la volonté, non cette vulgaire volonté qui fait tout
sacrifier au désir de s'enrichir, de s'élever, mais cette volonté
qui fait qu'un homme marche droit, malgré les difficultés, les
tentations.

Je voudrais qu'il connût de science certaine tous ses devoirs envers
Dieu, envers la patrie, envers la famille. Je voudrais qu'il eût un
profond sentiment de l'honneur, un patriotisme éclairé, qui le mît
au-dessus des entraînements et des niaiseries de l'esprit de parti.

Je voudrais que son coeur donnât une beauté sans pareille à tout ce
qu'il doit aimer, sans en excepter sa femme.

Je voudrais qu'il comprît que la loyauté, la foi jurée, lui défend
de me faire ce qu'il ne voudrait pas que je lui fisse. Je voudrais
qu'il n'oubliât jamais qu'un homme doit savoir se contraindre dans
l'intimité. L'incivilité, produit de plusieurs vices, est un défaut
toujours visible. Je voudrais qu'il ne fût pas de ceux qui croient
être raisonnables en ne pensant qu'aux choses de la terre. Je
voudrais qu'il eût des ailes pour m'emporter dans les cieux... Rien
que cela.

Et peu me soucierais de vivre dans une masure réchauffée par un
petit feu, de n'avoir que du pain fait d'une farine mal blutée. Je
me sentirais plus fière qu'une reine en étant sa servante.


6 août.

L'existence effacée, la vie morte, me fait horreur. Et sottement, je
me berce de rêves d'action, de bienfaisance. Rêves imbéciles! Utile?
Il faut l'être, non comme on le voudrait, mais comme on le peut. Il
n'y a pas d'être humain qui n'ait rien à faire, rien à donner. Faire
le bien qui me plairait, beau mérite!

Qu'importe à moi et aux autres l'éclat de mes oeuvres? La volonté de
Dieu fait tout le prix de nos actes. Dans les contraintes de ma vie
obscure, abaissée, exercée, harcelée, je puis être plus utile au
monde que la pluie, le soleil et la rosée. Laissons à d'autres la
passion de l'action bienfaisante.

Saint François de Sales disait à ses pénitents: "Ne semez pas vos
désirs sur le jardin d'autrui, cultivez seulement bien le vôtre."

Voilà ce qu'il faudrait faire, même quand on se croit condamnée à
pétrir la boue, à ne voir jamais que de la terre aride.

Suis-je des plus malheureuses?... Je vais m'endormir sans faim, sans
douleurs aiguës. Combien languissent, dévorées par la souffrance!
Combien vont mourir cette nuit! Mourir!... Pourquoi cette pensée
m'attriste-t-elle? Qu'est-ce que j'attends sur la terre? Des jours
semblables à ceux que j'y ai passés. Cela rend-il le détachement
bien difficile?

Et quand j'aurais comme d'autres de petits succès, de petits
plaisirs, de petites joies? "L'âme humaine ne peut être heureuse que
par transport." J'aime cette parole de Bossuet. Je la sens
profondément vraie.

Je veux songer à ce qu'éprouve une créature humaine quand, au sortir
des ombres de la terre, la beauté de Dieu lui apparaît.


7 août.

Un transport qui ne s'affaiblira jamais--un ravissement éternel
d'amour--quel mystère pour nous, pauvres humains? Qu'un bonheur
complet, inépuisable, nous est donc incompréhensible!

Et pourtant c'est de foi: un bonheur infini nous est destiné. Cet
horizon céleste ne devrait-il pas projeter une lumière, une
splendeur sur le vilain petit sentier que j'ai devant moi?

Peut-on trouver rude, peut-on trouver laide, la route qui mène à la
joie, à l'amour sans bornes?

Pour aller au pauvre bonheur humain, me faudrait-il un beau chemin,
tantôt ombragé, tantôt ensoleillé, et toujours sans boue, sans
cailloux, sans ornière?


9 août.

J'envie les grands théologiens, tous ceux qui se vouent à l'étude et
à l'espoir des choses éternelles.

Sur la béatitude céleste, la lumière nous manque bien, mais ne
savons-nous pas à peu près ce qui nous attend ici-bas?

D'abord, il faut vieillir, et c'est bien amer. Si décolorée, si
difficile que soit ma vie, avec quelle tristesse je vois maintenant
fuir les années. Quels regrets infinis quand le glas de ma jeunesse
sonnera, quand il faudra l'ensevelir.

C'est que je pense, c'est que je sens, comme si ce monde était la
scène éternelle.

Ah! notre incurable imbécillité!


17 août.

Agréable soirée chez Mme R... et j'ai pu y aller, ce qui est rare.
Il y a quelques années, je m'y serais, je crois, franchement
amusée. Maintenant, je n'en suis plus capable. Dans un salon, je
me trouve dépaysée. Je sens que je n'ai pas la mentalité des autres.
L'habitude du repliement sur soi-même prépare mal aux conversations
légères. Je l'ai bien éprouvé! Et ce n'est pas sans quelque dépit
que je songe après coup à ce que j'aurais pu dire d'aimable et de
piquant.


20 août.

Dans les sermons de Bossuet, je viens de lire: "La plus folle des
folies, c'est de ne pas aimer Dieu."

J'en suis profondément convaincue. Mais, excepté aux jours les plus
vifs de croyance et de grâce, l'amour de Dieu me laisse insensible.

C'est que j'ai l'âme enténébrée. Mais, quand l'enveloppe de chair
tombera, quand j'entrerai dans la lumière? "Ô coeur humain, si tu
savais!" dit Bossuet.


2 septembre.

Sur la terre, ils sont rares ceux qui connaissent les grandes joies.
Et que durent-elles? Où est l'amour qui contente le coeur, l'amour
qui jamais ne s'altère, qui jamais ne se fane? Ai-je tort? Il me
semble que les deuils, les déchirantes séparations ne sont pas la
pire souffrance des coeurs aimants. Ce qu'il y a de petit, de
faible, de pauvre, de court dans les meilleures affections me semble
plus difficile à supporter.


8 septembre.

Journée très fraîche. La maison est à peu près vide, je suis presque
maîtresse et j'en profite pour me donner le plaisir d'un grand feu
dans la vieille cheminée.

Pourquoi une flambée dans l'âtre m'est-elle si agréable à voir?
Pourquoi me tient-elle si bien compagnie? C'est peut-être qu'elle
réveille en moi l'âme ancestrale.

On a été longtemps sans poêles chez nous. Cette cheminée si large
remonte à près de deux cents ans. Entre ces pierres solides, des
milliers d'arbres sont devenus cendre. Que ces belles flammes ont
éclairé de labeurs, de deuils, de souffrances et aussi de sourires,
d'humbles et saines joies! J'aimerais savoir à quoi songeaient mes
ancêtres quand ils se reposaient à ce foyer. À travers les soucis,
les calculs, les trivialités de la vie, il me semble que je
découvrirais la foi profonde, les secrètes poésies du coeur.

On dit que nos morts nous entourent, qu'ils sont des invisibles,
non des absents. Si c'était vrai, quelle nombreuse famille j'aurais
autour de moi!

Mais je suis bien sûre d'une chose: ma pauvre mère ne m'a pas
abandonnée. Dans cette maison, où elle a tant souffert, où elle a
tant pleuré, aux heures les plus cruelles j'ai cru parfois sentir
son invisible présence. Un jour que mon père m'avait brutalisée,
parce que je m'attachais à lui pour l'empêcher de boire, et que
j'éprouvais un besoin enfantin d'être embrassée, d'être consolée, il
me semble qu'une pitié, qu'une tendresse m'enveloppait toute. Avec
quel abandon je pleurai! Comme je me sentis fortifiée et comment en
suis-je venue à écrire ceci? Quand j'ai commencé mon cahier, j'avais
si grand soin de tout gazer.


16 septembre.

Chaque vie est nécessaire. Une action personnelle, essentielle est
dévolue aux moindres d'entre nous. Quoi qu'il nous en semble, c'est
la vérité. Se croire inutile, c'est une grande et fatale erreur.

Il n'y a rien à négliger dans notre vie. Dans le monde moral, comme
dans le monde physique, rien ne se perd. Tous nos actes ont,
paraît-il, des conséquences profondes. Et pourquoi pas? Est-ce qu'on
ne reste pas confondu quand on réfléchit à la puissance des
infiniment petits dans la nature?

Mais nous avons tous le culte du prestige, de la fumée et du bruit.


21 septembre.

Je n'attends rien de l'avenir. Mais la jeunesse ne se supprime
qu'imparfaitement, et la sensibilité concentrée et dormante a
d'étranges réveils.

Ce besoin qu'ont tous les êtres jeunes de se reprendre au bonheur
vit encore en mon âme comme un espoir. Je sens que j'ai en moi une
immense puissance d'être heureuse, et, l'esprit rempli d'espérances
imprécises, je m'arrache à l'abjecte réalité, je me réfugie dans le
rêve, je me compose une vie à mon goût, et si haute, si belle, si
douce!

Ce n'est pas sage, je le sais. Mais mieux vaut se servir de
l'imagination pour endormir le sentiment de ses maux que pour
l'aviver.

Et d'ailleurs qui de nous ne se crée pas des bonheurs imaginaires?
Les plus heureux aiment à s'enlever à la réalité, à se consoler de
tout ce qui leur manque en caressant les vains espoirs. "Comme le
globe terrestre est enveloppé par l'océan, ainsi la vie humaine est
entourée de songes", a dit un poète russe. Et ce poète a dit vrai.

Mais quand je pourrais remplir mon existence des plus fabuleux
enchantements, quand les plus beaux rêves jamais conçus par une
créature mortelle se changeraient pour moi en réalité, je sais que
ce bonheur ne me suffirait pas, que je m'en lasserais, que je
garderais en moi un abîme d'avidité. Je le sais, je le sens, et la
seule pensée d'une joie vive me séduit. Je me perds dans je ne sais
quoi d'enchanté. Oh! l'éternelle folie humaine!


27 septembre.

Sursauts de rébellion, réveils de l'égoïsme toujours vivant. Qu'il
est dur de se vaincre, non pas une fois, mais tous les jours, à
toute heure!

N'avoir plus de toit, être assailli par l'orage, le vent, la pluie,
la neige, me serait plus supportable, que ce combat continuel contre
moi-même.

Et souvent, ces violents ressentiments s'élèvent sans que je sache
trop pourquoi. Un mot, un souvenir, et les vipères assoupies se
réveillent et mon coeur se gonfle de venin.

Il faut porter cette honte et tâcher de me voir telle que je suis,
pétrie de lâcheté, d'égoïsme et d'orgueil.

Comme on s'abuse, comme on s'aveugle! Oh! l'abnégation qui s'ignore,
la vérité, la sincérité de la vie!


2 octobre.

Dans notre condition présente, vivre c'est croire, c'est espérer,
c'est aimer, c'est s'immoler. Mon Dieu, que je ne meure pas avant
d'avoir vécu! Seigneur Jésus, ayez pitié de la faiblesse de ma foi.
Laissez-moi mes souvenirs de lumière et de grâce. Ô divin Maître,
que votre volonté m'est amère!


15 octobre.

Avoir pitié... que c'est juste, que c'est dans l'ordre, quand on
est une pauvre créature humaine! Sais-je ce que c'est que la force
de la passion, que la force de l'habitude qui crée la nécessité?
Ai-je jamais senti cette soif d'enfer qui consume l'alcoolique et
lui fait sacrifier sa raison, sa santé, son honneur, sa vie?

Tout comprendre serait peut-être tout excuser, tout pardonner.

Ah! le travail divin de la charité! Plaindre ne suffit pas, il faut
aimer.


16 octobre.

La soirée d'hier m'a laissé un bon souvenir. Comme je lisais à mon
père les débats de la chambre, il sortit tout à coup de son apathie
et dit amèrement: "Il n'y a plus d'esprit national,... rien que de
l'esprit de parti,... rien que l'intérêt personnel."

La lecture finie, il arpenta la salle; puis se rapprochant, il me
dit en rougissant un peu: "Je suis ce que je suis, mais, crois-moi,
j'aime encore mon pays."

Je fus surprise, je fus émue et, lui sautant au cou, je l'embrassai.
Tous ses traits frémirent et il sortit, peut-être pour me cacher ses
larmes. Il revint bientôt, s'assit près de moi et me parla des jours
d'autrefois, de nos anciens députés qui ne recevaient pas
d'indemnité et se passaient les statuts qu'ils avaient copiés pour
se renseigner sur les us et coutumes parlementaires.

Ces faits m'étaient connus. Quelques semaines avant sa mort, ma mère
me donna le statut transcrit par son grand-père Prosper Lausanne.
Alors, ce gros cahier ne me disait pas grand'chose. Maintenant,
c'est pour moi une précieuse relique.

Bien des fois, j'ai feuilleté avec respect ces pages jaunies.
L'écriture en est appliquée, un peu pénible. On y sent une main plus
habituée à manier la charrue que la plume.

En ce temps-là, les livres étaient bien rares chez nous, et il
fallait apprendre à nous défendre, à tirer parti de nos droits de
sujets britanniques. Que pensait Prosper Lausanne quand, après sa
dure journée, il se mettait à son travail de copiste, à la lumière
d'une chandelle de suif, dans la paix pleine de vie du foyer? De
temps à autre, il devait s'arrêter pour se reposer un peu en fumant.
À quoi songeait-il? Comment lui apparaissait l'avenir?

J'aurais voulu parler de tout cela avec mon père, et je lui proposai
d'aller chercher le manuscrit pour le regarder avec lui.--"Demain
matin", me dit-il.

Mais ce matin... En l'apercevant, je fus déchirée de pitié. Ah!
j'avais trop espéré. Cependant la soirée d'hier m'a laissé une
consolation. J'ai constaté que la fierté nationale n'est pas
éteinte, que l'amour de la patrie vit encore en son coeur.


18 octobre.

Le feu a pris dans la cuisine par l'explosion d'une lampe. Ce
commencement d'incendie a été vite arrêté, et, maintenant que
l'ordre est rétabli, je me trouve heureuse. Malgré tout, j'aime
ma vieille maison. Elle est basse comme les anciennes maisons
canadiennes, mais tout en cèdre, sans une goutte de peinture. Je
lui trouve du cachet. On y respire un parfum de la vie primitive
saine et simple. Quel dommage qu'elle ne soit pas mieux située.
Un bel horizon, c'est un bien sans prix. Pour la vue qu'on a de
la citadelle de Québec, que ne donnerais-je pas?


19 octobre.

Où sont aujourd'hui les maux d'hier? Où seront demain les maux
d'aujourd'hui? Le jour d'hier qui le ramènera? J'aime entendre le
timbre profond de l'ancienne horloge. "Mes soeurs, disait sainte
Thérèse à ses religieuses quand l'heure sonnait, réjouissez-vous.
vous avez une heure de moins à passer sur la terre."


21 octobre.

Une hirondelle s'est posée tantôt sur le bord de ma fenêtre. Elle
s'est vite envolée bien haut, et pendant que je la regardais, une
pensée de saint Augustin m'est revenue. C'est que nos peines, qui
semblent nous appesantir, nous sont en réalité comme les ailes aux
oiseaux. Ces ailes leur sont un poids, mais sans ce poids ils ne
pourraient jamais s'élever. "Regardez les oiseaux du ciel", a dit le
divin Sauveur.

Nous devons bénir toutes nos souffrances puisqu'elles viennent de
lui. Parfois, il me paraît qu'il y a dans les miennes de cruelles
inutilités. Mais n'est-ce pas pour que je lui ressemble un peu que
Notre-Seigneur permet que je sois traitée ainsi?

Quels étranges chrétiens nous sommes! La plupart du temps est-ce que
nos prières les plus ferventes ne pourraient pas se résumer comme
suit: "Seigneur, délivrez-nous de la souffrance, délivrez-nous de la
croix. Seigneur, éloignez là mort, accordez-nous une vie facile et
douce."


24 octobre.

La nuit dernière, j'ai rêvé que je voyais mon cercueil. Cela
m'a laissée fort calme dans mon rêve; mais à mon réveil j'en ai
frémi toute. Et j'ai toujours devant les yeux ce cercueil--_le
mien!_--J'en ai froid jusque dans les moelles. C'est comme si
je n'avais jamais su qu'il faudra mourir.

Que les autres meurent, on y est fait. Mais soi-même? D'ordinaire
n'est-ce pas un peu comme si on ne le croyait point?


25 octobre.

Ce jour qui sera le dernier pour moi sur la terre, quand
viendra-t-il? Je l'ignore profondément. Mais si éloigné qu'il puisse
être, je sais qu'infailliblement ce jour viendra.

Oui, un jour, je regarderai la terre pour la dernière fois.
Sera-t-elle couverte de neige, parée de verdure et de fleurs?
Aura-t-elle comme aujourd'hui la beauté finissante de l'automne?

Languirai-je longtemps sur mon lit de malade entre les quatre murs
d'une chambre? Qui m'assistera? Qui sera auprès de moi pendant mon
agonie? Peu importe, on meurt seul. Et on meurt par molécules: la
vie persiste encore quand tous les signes de la vie ont cessé. La
terre que j'habite, tout ce vaste univers aura disparu à mes yeux,
aucune parole ne m'arrivera plus, je serai bien au-delà de toute
atteinte humaine et mon âme sera encore retenue dans ses liens. Qui
dira l'angoisse de cette solitude totale?

Seigneur Jésus, Sauveur très compatissant, ne m'abandonnez pas dans
ce délaissement redoutable. J'aurai prononcé pour la dernière fois
votre nom, ma main glacée aura laissé échapper votre croix; mais je
proteste qu'alors je veux m'attacher à vous avec une confiance
éperdue.

Chétive et égoïste créature que je suis, en approchant d'un mourant,
tout mon être frémit de pitié. Je sens que pour lui venir en aide,
rien ne me coûterait.

Ô Christ amour, divin Sauveur, qu'éprouvez-vous quand au passage
terrible vos rachetés se jettent dans vos bras? Dans ces instants
suprêmes, que se passe-t-il entre vous et l'âme qui va entrer dans
l'éternité?...


29 octobre.

Comme la vie s'adoucirait si l'on restait toujours dans le vrai, si
l'on voulait comprendre qu'on n'est pas sur la terre pour y
demeurer, pour y être heureux.

Bien penser, bien juger, réfléchir, que c'est important, que c'est
nécessaire. La conscience a besoin d'être cultivée, d'être
fortifiée.


30 octobre.

Bonne et intime causerie avec Mme X... que j'ai rencontrée. Pendant
qu'elle me tenait la main, son regard exprimait tant de compassion
que j'ai failli fondre en larmes. Heureusement j'ai pu me contenir.
Dans l'intérêt qu'elle me témoigne je sens une sincérité qui me va
au coeur. Cette élégante mondaine n'est pas dans le convenu. Elle
m'a dit: "Tout ce que j'ai désiré, je l'ai eu; mais un désir réalisé
qu'est-ce que c'est!... Si vous saviez quel vide ça laisse... Si
vous saviez comme c'est triste de constater que l'amour où l'on a
tout mis s'attiédit... de savoir qu'on n'a plus qu'à le sentir
mourir..."

La sachant si favorisée, si comblée, je ne puis m'empêcher de la
trouver un peu bien exigeante. Mais si j'étais l'une des privilégiés
de ce monde, serais-je plus raisonnable? Saurais-je accepter l'ennui
des plaisirs, l'insuffisance, le déclin de l'amour, l'humiliation
des lassitudes et des feintes?... Pour ceux qu'on appelle les
heureux, la tristesse de la vie ne vient-elle pas surtout du terne
qui en fait le fond?

Ce que nous désirons par-dessus tout, c'est l'intense sentiment de
notre vie personnelle. Aussi les poètes, les romanciers ont beau
accabler de tous les maux ceux qui s'aiment passionnément, on les
envie, on les enviera toujours.

"Coeur humain, vieux temple d'idoles", disait Bossuet.


1er novembre.

_La Toussaint._

La plus douce, la plus personnelle des fêtes

Je voudrais pouvoir parler à tous ceux qui souffrent. Je leur
dirais: Ne l'oublions point, parmi ces saints innombrables que
l'Église honore en ce jour, il y en a dont le sang coule dans nos
veines... Il y en a--ô délicieuse pensée!--que nous avons
personnellement connus, personnellement aimés. Durant leur séjour
ici-bas, peut-être ces bienheureux ont-ils ressenti pour nous une
sympathie profonde. Peut-être ont-ils emporté la lumière et la joie
de notre vie. Peut-être, par nos larmes, nos suffrages, avons-nous
hâté leur entrée au ciel... Nous y ont-ils oubliés? Ces torrents de
volupté qui les inondent ont-ils altéré leur amour pour nous? Le
pouvons-nous croire? Pouvons-nous douter de leur ineffable
compassion, de leur incessante prière pour nous, malheureux, qui
cheminons encore dans la vallée d'épreuves? Et, en ce jour béni, en
cette glorieuse fête qui sera un jour la nôtre--il faut l'espérer
fermement--ne saurions-nous nous élever un peu au-dessus des misères
de la terre?


8 novembre.

Quand on réfléchit au néant du bonheur purement humain, on reste
atterré. Mais avec toutes mes réflexions arriverai-je jamais à le
mépriser toujours, à le mépriser vraiment? Ce qui serait à ma portée
n'a point d'attrait pour moi. Il me faudrait cette sympathie
passionnée qui est la vie même. Que ne me faudrait-il pas?

Comment me garantir de ces soudaines étreintes de la jeunesse qui me
grisent, qui me font tout oublier et me laissent si troublée, si
faible?


10 novembre.

Soirée idéale. Des étoiles sans nombre et pas un nuage.

"Gloire à la beauté dans les cieux", a dit Ruskin en mourant.


15 novembre.

Longue course sur la grève, je reviens allégée de moi-même par le
vent dur et vif.

La voix des vagues, pour moi c'est le chant des sirènes. Si de la
maison je pouvais l'entendre, cela m'enlèverait à bien des
misérables ennuis.


22 novembre.

Quand j'ai un peu de loisir, je lis avec un vif intérêt: _L'avenir
du peuple canadien-français_, d'Edmond de Nevers.

Cet avenir est encore un grand problème. Je n'ose m'y plonger. Mais
songer au passé m'est une douceur, me donne espoir.

Sur les premiers temps de la colonie, j'ai lu tout ce qui m'est
tombé sous la main, et j'ai pensé souvent à la rude vie de nos
ancêtres.

Les jeunes filles envoyées de France pour fonder un foyer--les
_filles du roi_, comme on disait--avaient grand besoin d'être
raisonnables.

L'adieu au pays devait leur coûter bien des larmes, et après les
fatigues de la traversée--alors si longue--la vue des petits postes
français perdus dans la forêt sans fin ne devait pas leur être un
grand réconfort. Puis le mariage qui les attendait n'avait rien
d'attrayant. Ah! leurs exigences étaient modestes. D'après Marie
de l'Incarnation, elles demandaient d'abord si l'épouseur qui se
présentait avait une maison.

Cette maison--quand il y en avait une--était bien petite, bien
fruste, bien peu sûre. Et, en y entrant, la nouvelle mariée ne
devait pas avoir l'âme en fête.

L'inconnu, qu'elle avait pris pour maître, saurait-il lui adoucir
les privations, le rude travail, les angoisses journalières?

On leur apportait le baril de farine et le baril de lard donnés par
le roi. Content d'avoir une compagne et un chez soi, le mari battait
le briquet et allumait le feu.

La ménagère se mettait à sa besogne et les époux encore si étrangers
l'un à l'autre prenaient leur premier repas ensemble.

La joyeuse flambée de l'âtre donnait du charme à l'humble logis. Aux
alentours la forêt bruissait.

Lui racontait les misères, les ennuis de sa vie solitaire, les durs
commencements dans la terre toute neuve et faisait des projets. Ils
tâchaient de se plaire, de se deviner.

L'Église venait de les unir, de les bénir, et peut-être que la rude
vie qui les attendait s'illuminait souvent d'un rayon d'allégresse.

Eux ne s'inquiétaient pas de ce qui leur manquait. Ils prenaient
tout simplement la vie comme un jour de travail. Et ils s'emparaient
du sol, ils le défrichaient, ils le civilisaient. Ils faisaient de
la vie, ils nous conquéraient une patrie.


30 novembre.

Ces derniers jours ont été affreusement pénibles. Je ne sais plus
maîtriser mes dégoûts et, pour retrouver un peu de force, je songe
beaucoup à ma pauvre mère, aux reproches qu'elle s'adressait, à tout
ce qu'elle m'a dit sur son lit d'agonie.

Des morts, ce qu'on oublie le plus vite, paraît-il, c'est le son de
la voix. Dix années se sont écoulées et j'entends encore ma mère
mourante: "Mon épreuve s'achève. La mort est bien proche. Crois-moi,
Faustine, rien n'est terrible en ce monde... Tout passe si vite...
Les peines n'ont pas plus de réalité que les joies. N'abandonne
point ton père. Quoi qu'il fasse, ne te permets jamais de le
juger... Fais tout ton devoir, ma fille. Que n'ai-je mieux fait le
mien envers lui? J'ai été très malheureuse, mais cela m'excuse mal.
Si j'avais été meilleure chrétienne, je l'aurais sauvé. Ce que je
n'ai pas su faire, promets-moi que tu le feras... Il n'y a pas
d'alcoolique incurable. Rien n'est impossible... Par la prière,
tu peux émouvoir le Tout-Puissant."

Pauvre mère! Je tâchais de la rassurer, de la consoler, sans trop
m'engager. Ce qu'elle me demandait me semblait si au-dessus de mes
forces.

Et quand la mort l'eut prise, quand l'éternel silence fut entre
nous, que je me jugeai faible, que je me jugeai lâche! Mais
j'hésitais, je n'osais.

Enfin, le matin des funérailles, avant qu'on la mît au cercueil,
j'allai m'agenouiller à côté d'elle et, la regardant, serrant ses
mains à jamais glacées, la priant de m'aider, je lui promis d'être
une bonne fille pour mon père, je lui promis de ne jamais le
quitter, et ce fut comme si une joie s'était répandue autour de moi.

En ce moment rien ne me semblait difficile. J'avais dix-sept ans et
je me croyais morte à la vie présente. J'en ai bien rabattu. Mais ce
souvenir m'a été une force.

Quand il m'a fallu accepter ma belle-mère et ses enfants, que de
fois je me suis reportée à cette heure sacrée.


5 décembre.

Jusqu'ici qu'ai-je gagné? Quand j'y songe le découragement
m'envahit. Entre ce que je suis et ce que j'aurais besoin d'être
il y a si loin.

Mon Dieu, prenez-moi en pitié. Quand le poids de l'avenir à
supporter s'ajoutera aux souffrances du présent, aux amers souvenirs
du passé, venez à mon aide. Faites que nous méritions tous de vous
aimer.


9 décembre.

Que ces attendrissements sur moi-même sont misérables. Qui m'en
délivrera? Un peu plus, et je croirais que toutes mes fautes
viennent de mes peines. Si j'étais heureuse il me semble que je
serais si facilement bonne. Et pour supporter de belles et grandes
infortunes, je crois bien que je trouverais du courage. Mais cette
accumulation de chétives et avilissantes épreuves me laisse sans
ressort.


20 décembre.

Je n'ouvre plus mon cahier, mais je pleure souvent de chagrin, de
dégoût, de honte. Oh! l'inutilité des efforts, l'impuissance de la
volonté.

Comment supporter l'abjecte réalité? Comment surmonter
l'écoeurement? Et ces souvenirs qui restent en mon coeur comme des
plaies...

Je me sens détrempée de tristesse, accablée, lasse parfois à croire
que je ne pourrai plus faire un pas. J'ai l'âme pleine d'abominables
pensées. Je n'ose sonder l'infâme misère de mon coeur, car je désire
_sa_ mort.

Puisque je ne puis le changer, pourquoi rester ici? Ma pauvre mère
avait-elle le droit d'exiger de moi l'héroïsme? N'ai-je pas été bien
téméraire en m'y engageant? Suis-je pour jamais enchaînée, vraiment
prisonnière dans ma promesse de ne jamais le quitter?

Je ne le crois pas. Je voudrais m'en aller bien loin d'ici, et je
n'ose partir. Une imploration silencieuse me poursuit partout.

Imagination? Obsession morbide? C'est probable. Ou plutôt, voix des
vagues remords, de la conscience troublée.


27 décembre.

"Ne l'abandonne jamais, fais tout ton devoir", disait ma pauvre
maman. J'y ai tâché depuis dix ans, j'y tâche encore. Mais suis-je
tenue de me sacrifier pour n'arriver à rien, qu'à la ruine de tout
ce qu'il peut y avoir de bon en moi?

Le but que je n'ai pas atteint, je sais que je ne l'atteindrai
jamais. Mieux vaut donc en finir avec cette vie insupportable.

C'est une présomption de professer les grandes vertus. Ma mère qui
le connaissait aurait bien dû ne pas tant me presser. Je suis lasse
à en mourir des éloges qui me valent ce qu'on appelle mon
dévouement, ma belle conduite. Je voudrais montrer la noirceur de
mon âme. Me confesser me serait un immense soulagement. J'en ai
grand besoin, mais il me faudrait un prêtre à qui je fusse
parfaitement inconnue.


28 janvier.

C'est fait. Je me suis confessée comme je l'entendais. Le prêtre qui
a reçu mes aveux ne me connaît pas, il ne me connaîtra jamais.
J'ignore même son nom et je ne désire pas le savoir. Je veux qu'il
reste pour moi un être surnaturel. Mais de ce qui m'a été dit de la
part de Dieu, je voudrais bien ne rien oublier.

Il me semble que la douce Providence a tout conduit. Ma tante
Henriette, sérieusement malade, voulait à tout prix m'avoir. On n'a
pas osé la désobliger, et je suis venue à Montréal.

Hier, ma tante était beaucoup mieux, elle insistait pour que je
sortisse, et, plus troublée que je ne saurais dire, le coeur malade,
je me rendis à l'église des Franciscains.

Mais comme j'y entrais, une douceur se répandit en moi. Cela
m'attendrit, me fit songer à ce que dit l'Évangile du bon Pasteur
qui prend dans ses bras la brebis défaillante au lieu de la faire
marcher devant lui.

Bonté de notre divin Sauveur? Je n'eus pas de peine à me recueillir,
à me préparer.

J'avais cru être seule dans l'église. Le bruit d'une porte qui
s'ouvrait me fit tourner la tête. Un homme sortait d'un petit
confessionnal tout au fond de la crypte. Surmontant mes craintes,
j'allai prendre sa place et fermai la porte sur moi.

Mais je ne pus que faire le signe de la croix et restai là, muette,
à genoux dans l'ombre.

"Je vous écoute", dit le prêtre, après avoir attendu quelques
instants.

Mais je ne trouvais pas la force de parler. Jamais encore je ne
m'étais confiée à personne. La vraie souffrance a sa pudeur, on
pourrait dire ses pauvres honteux. Découvrir les misères de mon
affreuse vie de famille m'était odieux. Puis j'appréhendais les
froids reproches, les banales consolations. Je me sentais incapable
de les supporter, et, tout en trouvant mon silence absurde, je me
taisais.

Avec bonté, le Père demanda:

--"Mon enfant, êtes-vous timide?

--"Non, répondis-je.

--"Confessez-vous donc, poursuivit-il, et comme vous feriez à
Jésus-Christ lui-même. Quoi que vous ayez à dire, parlez sans
crainte. Avec quelque chose de sa puissance, Notre-Seigneur donne à
ses prêtres quelque chose de son indulgence, de sa miséricorde."

Il y avait dans sa voix une douceur, une justesse d'accent, qui me
rassura, et je parlai. J'accusai mes aversions, mes ressentiments,
mes mépris du prochain, les coupables tristesses, les révoltes
contre la souffrance et enfin l'abominable désir de la mort de mon
père.

Le religieux ne broncha pas. Je me demandai s'il avait entendu, et
après un petit silence, j'allais répéter l'accusation quand il me
dit avec une bonté profonde:

--"Pauvre enfant, comme ce souvenir vous sera cruel, quand vous le
verrez mourir."

Puis, très doucement, il m'interrogea sur la vérité de mon désir,
sur sa réelle portée, sur sa cause, tâchant de démêler ce qu'il y
avait eu de réfléchi, de pleinement voulu.

Je compris qu'il tenait grand compte du trouble de la tentation, de
la souffrance aiguë, de l'exaspération de la sensibilité, et il
parut heureux de me dire qu'il était loin de me juger aussi coupable
que je croyais l'être.

Malgré mon horreur des confidences, je n'eus pas trop à me violenter
pour l'éclairer sur mes difficultés. Je lui racontai la mort de ma
mère, ses remords, ses craintes, ses implorations à la dernière
heure, ma promesse solennelle de faire tout mon devoir, de ne jamais
abandonner mon père.

Je lui dis comme j'avais tâché longtemps d'être patiente, dévouée,
mais que depuis ses derniers excès et ses brutalités, je voulais le
quitter.

--"Où iriez-vous?" me demanda-t-il.

--"Chez l'une de mes tantes qui m'aime, qui serait heureuse de
m'avoir." J'ajoutai que je ne ferais pas d'éclat, que ma tante était
très honorable, très honorée; que chez elle j'aurais de grands
moyens de me rendre utile, de faire beaucoup de bien; qu'en
continuant de vivre avec mon père je risquais d'en venir à le haïr,
et lui demandai si ma promesse à ma mère morte me liait
irrémédiablement.

--"Non, mon enfant", me répondit-il sans hésiter.

--"Et je ne ferai pas mal d'user de mon droit de m'en aller?" lui
dis-je.

--"Non, mais en quittant votre père, ferez-vous ce qu'il y a de
mieux à faire? Ferez-vous ce que Notre-Seigneur attend de
vous?--Voilà le point inquiétant. Vous me semblez être à un pas
décisif de votre vie. Pour vous éclairer sur la route à prendre, il
me faut vous connaître, il me faut chercher ce que Dieu a mis en
votre coeur."

Puis il m'interrogea sur mes inclinations, sur l'action divine en
mon âme, sur ma vie entière. Je répondis clairement, simplement,
sans ambages. Et, chose qui m'étonne, pendant cet examen, je me
sentis à peine frémir. Cette main sacerdotale, qui soulevait tous
les voiles, était si experte, si délicate. D'ailleurs, ce fut vite
fait, et après un instant de réflexion, il me dit:

--"Vous attachez une grande importance à tous les sentiments, à
toutes les émotions de la nature et vous croyez que la vie que Dieu
vous a faite vous est mauvaise, pernicieuse. Vous vous trompez. Je
vous affirme que la souffrance a été pour votre âme une immense
bénédiction. Si vous pouviez le voir comme je le vois, vous n'auriez
pas de paroles assez ardentes pour dire votre reconnaissance.
Jésus-Christ n'exige rien que pour notre avantage. S'il nous impose
la souffrance, c'est qu'elle est la source des biens infinis, c'est
qu'elle fait notre ressemblance avec Lui. Et, ne l'oubliez point,
plus nos croix nous humilient, plus elles sont d'un bois vil,
abject, plus elles nous unissent étroitement à Lui, notre chef. Un
père alcoolique, une fâcheuse belle-mère, une vie troublée,
rapetissée, asservie, c'est dur à supporter. Et, quand il ne tient
qu'à vous d'avoir ailleurs une vie très facile, très agréable, vous
demander de ne pas déserter la maison paternelle, c'est bien vous
demander l'héroïsme. Vous pouvez vous y dérober, mais je crois que
Notre-Seigneur l'attend de vous."

--"C'est au-dessus de mes forces", m'écriai-je, et je fondis en
larmes.

Il me laissa pleurer, calma mon agitation par de douces paroles.
Quand je parvins à me maîtriser, il reprit:

--"Je vous plains, mais dans la décision à prendre, ce qu'il faut
voir avant tout, ce qui importe vraiment, c'est le bien éternel de
votre âme."

Je lui dis, me remettant à pleurer "Il importe bien aussi d'avoir la
paix. Ayez pitié de ma faiblesse. Mon endurance est épuisée. J'en ai
assez, j'en ai assez. Il y a trop longtemps que je me sacrifie."

--"Mon enfant, reprit-il avec autorité, vous n'avez pas reçu le
baptême pour mener une douce vie naturelle. Parfois, c'est en
demandant les plus amers sacrifices que le confesseur prouve la
tendresse de sa charité. Non, je ne puis approuver que vous rejetiez
la croix que Notre-Seigneur vous a choisie, vous a imposée, à
laquelle votre sanctification est attachée. Au confesseur, Dieu
donne des grâces de lumière. Le renoncement est votre chemin. En
vous en détournant, j'entraverais en vous l'oeuvre divine, je
manquerais à Celui qui a été crucifié pour nous et qui nous jugera
tous deux. C'est sa volonté qu'il y ait des martyrs dans la vie
domestique. Je vous dis donc: N'abandonnez jamais votre père! Si
faible, si coupable qu'il soit, ne voyez en lui que le plus à
plaindre des malheureux. Je vous en conjure, ne quittez pas la voie
droite et royale de la croix. Qui sait où vous aboutiriez? Qui peut
dire ce que le bonheur humain ferait de vous? Nul ne sait ce qui
nous convient comme Celui qui nous a faits. La seule chose
importante ici-bas, c'est d'accomplir sa tâche. Oui, votre mère
mourante avait raison. Il n'y a rien de terrible en ce monde. Tout
passe si vite. Qu'est-ce que le rêve de cette misérable vie? À quoi
sert de vouloir s'établir sur la terre comme si on n'en devait
jamais sortir?"

Il me demanda ce que j'allais faire.

Je n'avais pas la force d'une parole. L'angoisse me serrait la
gorge. Tous mes dégoûts, toutes mes répulsions me remontaient au
coeur. Mais soudain un apaisement se fit en moi. La douce impression
ressentie en entrant dans l'église me revint et je répondis sans
trop d'efforts:

--"Avant de me confesser, mon Père, j'ai promis à Notre-Seigneur de
prendre ce que vous me diriez comme l'expression de sa volonté."

--"Sa volonté! répéta-t-il avec adoration. Tout est là, mon enfant,
et quoi qu'il nous en semble, sa volonté est pour chaque âme la
beauté idéale. Courage! De vos dégoûts, de vos tristesses, de ces
amères humiliations, de ces vulgaires souffrances contre lesquelles
votre fierté se révolte, il faut faire un poème divin qui ravisse
Notre-Seigneur. Chrétienne, aujourd'hui vous acceptez la croix en
pleurant; viendra un jour où vous l'aimerez et, à l'aimer, vous
aurez une joie infinie."

L'absolution me remplit d'une paix très douce "Savez-vous, me
demanda le religieux pendant que j'essuyais mes larmes, ce que
l'Église fait dire au prêtre après les paroles du pardon?" Et,
visiblement attendri, il répéta en français ce qu'il venait de dire:
"Par la passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ, par les mérites de
la vierge Marie, par les mérites de tous les Saints, que tout ce que
tu souffriras, que tout le bien que tu désireras faire, serve à
expier tes péchés et à t'obtenir le bonheur éternel."

_Tout ce que tu souffriras, tout le bien que tu désireras faire_...
Ô maternelle tendresse de l'Église! ô grâce d'être catholique!


4 février.

La joie surnaturelle est la meilleure des joies, la joie
inexprimable. C'est comme si on avait arraché le passé de mon âme
ulcérée pour mettre à la place une vie nouvelle, inconnue, et si
profonde, si paisible, si douce! Il me semble qu'une source
d'amour--longtemps comprimée--s'est ouverte en mon coeur et
s'épanche sur tous.


20 février.

Mon père me rappelle. Sa lettre très longue, pleine de supplications
et de promesses, m'a fait un étrange effet. Toutes les tristesses du
passé, tous les odieux souvenirs ont reflué dans mon coeur pendant
que je la lisais.

Plus rien de la divine paix! Mais le trouble, l'emportement des
lâches regrets. Chose honteuse, je pleure ma généreuse résolution.
J'ai cru pouvoir et déjà je ne peux plus. Ah! oui, je sens ma
faiblesse! Mais est-ce donc sur moi que je dois compter?

Mon Dieu, rendez-moi un peu de la paix qui se répandit dans mon
coeur quand je promis de faire votre volonté. _Voluntas tua,
voluptas mea_. Ce mot d'un saint je veux le faire mien.


26 février.

Jour inoubliable. Chez une humble et fruste jeune fille, j'ai vu la
splendeur de la beauté chrétienne, j'ai vu la parfaite, l'amoureuse
acceptation de la souffrance et de la croix.

Ma tante avait appris le funeste accident. Ce matin, elle m'envoya à
l'Hôtel-Dieu prendre des nouvelles de la blessée qu'elle connaît
bien, qu'elle emploie souvent. Quand j'arrivai on allait lui amputer
le bras droit, et le docteur B... qui m'accompagnait, me conduisit
à la salle d'opération.

La pauvre enfant, pâle comme une morte, était couchée sur la table.
File m'aperçut et me fit signe d'approcher. Je ne pouvais retenir
mes larmes. Elle était calme et me dit très bas:--"Voulez-vous
prendre ma pauvre main et me faire faire une dernière fois le signe
de la croix."

Je pris sa main broyée, informe, je traçai sur elle le signe sacré
et son visage livide s'éclaira d'une joie divine.

Le médecin qui s'apprêtait à lui appliquer le chloroforme s'arrêta,
étonné, ému, et la regarda longuement.

Cette expression si belle, je l'ai toujours devant les yeux et,
malgré moi, mes larmes coulent un peu. Ô force intérieure et
magnifique de la simple foi!


2 mars.

J'ai écrit à mon père, je lui dis: "Éternellement, je serai votre
fille." Mon âme, c'est cela: le plaindre, le supporter ne suffirait
pas, il faut l'aimer, non pour moi, non pour lui, mais pour Dieu.

Si je sais m'oublier, m'immoler, l'heure de la grâce irrésistible
viendra, et j'en ai l'intime, l'absolue confiance, je le sauverai.

"Quelle illusion", dit ma tante, qui veut à tout prix me retenir.
Elle m'assure que l'avenir me réserve de grandes compensations,...
Et quand cela serait? _Tout est vain, sauf le devoir._

Ma tante a maintenant l'âge qu'avait ma mère quand je l'ai perdue.
La ressemblance, assez vague autrefois, s'est accentuée. Celle
longue intimité a fortifié son affection. La sollicitude dont elle
m'entoure m'est bien douce. Je souffre de l'attrister. Je souffre de
quitter cette maison, où tout me plaît, où j'aimerais tant vivre, où
les jours coulent si doux, si légers.

Mais je n'oublie pas la parole du Maître: _Si quelqu'un veut me
suivre, qu'il se renonce à lui-même, qu'il prenne sa croix et qu'il
marche._

C'est la parole éternelle. L'aurais-je trouvée dure, si je l'avais
reçue de Jésus-Christ lui-même?... Si j'avais entendu sa voix
divine, si j'avais vu dans ses yeux l'appel tendre, suppliant, m'en
coûterait-il de le suivre?... Il me semble que non. Mais c'est
dans l'obscurité de la foi que je dois peiner. La vie qui m'attend
m'apparaît dans sa réalité brutale et j'en ai dégoût, j'en ai
frayeur.

Jusqu'où ira le sacrifice? Je ne dois pas y songer. Il faut
m'oublier et aujourd'hui je ferme mon cahier pour toujours.
_L'incompréhensible sérieux de la vie humaine_ s'accommode mal de
cette perte de temps. Tout vaut mieux que de s'attendrir sur
soi-même.

Seigneur Jésus, Dieu de mon amour, je m'abandonne à toutes vos
volontés. Délivrez-moi de la crainte de souffrir. Arrachez-moi aux
pauvres et vains désirs du bonheur de la terre, à tous les riens de
cette vie qui sera si vite passée. Donnez-moi l'intelligence du
mystère de la croix. C'est avec confiance que je vais à ma tâche.
La souffrance est une semence que vous bénissez.

Seigneur, vous qui nous êtes plus intime que l'âme ne l'est au
corps, ayez pitié de toutes mes faiblesses. Dans les misères
quotidiennes, que je sente que votre regard me suit. Aux heures
cruelles, quand je tendrai les bras vers vous pour être consolée,
protégée, ne me repoussez pas.

Je suis un être de misère, mais à vous, Sauveur, Maître adoré,
je voudrais donner tout l'amour qui se perd le long du chemin.




La vaine foi


  La religion qui se borne au sentiment
  ou à certains actes routiniers, n'est
  qu'un simulacre. La foi doit être vécue,
  c'est-à-dire qu'elle doit influencer et
  régler tous les actes de notre vie
  individuelle, sociale et familiale.

  Mgr Ross.


20 mai 19...

Les jours passent et je reste profondément troublée.

Malgré moi, je pense sans cesse aux étranges paroles de M. Osborne.
Cela tourne à l'obsession. J'ai beau faire, dans les conversations
les plus animées, au théâtre, partout, je le vois, je l'entends me
dire tout étonné: "La différence de religion... Cette différence
est-elle si grande?... Depuis que je vous connais, depuis que je
veux vous avoir pour femme, je vous ai beaucoup observée et il me
semble bien que vous êtes catholique comme je suis protestant--de
nom seulement."

Ces mots me poursuivent. J'en ressens comme une flétrissure.

_Catholique de nom_, voilà comment me juge un homme intelligent,
très mêlé à ma vie depuis deux ans--et qui dit m'aimer.

Où met-on sa religion si on ne la met pas dans sa vie, si du moins,
il est impossible à ceux qui nous observent de l'y reconnaître. Mais
y a-t-il un catholicisme de salon?


24 mai.

D'autres peut-être trouveraient M. Osborne bien exagéré, bien
injuste. Là-dessus il me faudrait l'opinion de ceux qui me
connaissent le mieux--de ceux qui me voient vivre.--Mais dans
ma famille--si aimable pourtant--a-t-on le véritable esprit
chrétien? D'ailleurs, ni à mon père, ni à ma mère je ne pourrais
rien dire sans les blesser. Quant à Lydie et à mon beau-frère,
mes remords les feraient bien rire.


31 mai.

Nous étions tous au jardin quand M. Osborne est survenu. Paulette
courut à sa rencontre. Elle lui fit de grandes amitiés et voulut
absolument lui montrer le nid de merle qu'elle a découvert. C'était
gentil de voir cette petite le conduire.

Comme M. Osborne ne se rapprochait point de notre groupe, j'allai
à lui. Son visage sombre s'éclaira. Il me regarda longuement,
gravement et m'appelant pour la première fois par mon nom de
baptême.--Marcelle, murmura-t-il, je voudrais vous parler
librement.

Nous prîmes l'allée des pins et avec la tranquille assurance des
forts, il me déclara qu'il ne pouvait croire à un refus définitif
... que je finirais par lui faire le sacrifice d'un préjugé. Dans
les religions, il ne voit guère que les traditions, que l'héritage
des ancêtres.

--Je suis né protestant, je mourrai protestant, dit-il, mais je
suis loin d'être un fanatique. À vrai dire, je ne crois pas à
grand'chose. Je ne suis plus sûr d'être un chrétien. Quand je
cherche ma foi d'enfant, je la retrouve comme une morte aimée qu'on
retrouverait en poussière. La foi! qui l'a vraiment? Qui est sûr de
l'avoir toujours?

Je me récriai vivement. Il me regarda. Ses yeux clairs
m'interrogeaient, semblaient vouloir sonder mon âme jusqu'au fond.

--Il y a quelques années, reprit-il, après un léger silence, je
pense bien que j'aurais parlé à peu près comme vous le faites.
On s'abuse tant; l'illusion tient une place si large dans nos
sentiments, dans notre vie. Mais je vous le demande, où sont les
vrais croyants? Qui médite l'Évangile, qui le comprend, qui s'en
pénètre?... Dans notre monde, est-ce qu'il n'y a pas un recul vers
le paganisme?

Tout ce qu'il dit a de l'accent. Il est énergique, il est sincère.
Ce qu'il me raconta de lui-même me surprit et m'émut. Que nous
ignorons l'âme des autres. Mais peut-on comprendre les souffrances
qu'on n'a jamais éprouvées? Les angoisses du doute me sont
absolument inconnues et je ne suis pas sans avoir remarqué que les
vérités mal dites font un effet fâcheux. Je n'osais donc parler.

--À quoi sert de scruter les problèmes insolubles? poursuivit-il.
Le meilleur de la vie, c'est de travailler, c'est d'aimer. Si vous
vouliez donc être ma femme, je vous serais un mari loyal et dévoué.
Nous nous entendrions parfaitement, j'en ai l'intime, l'absolue
conviction. Ce qui vous reste de votre éducation religieuse s'en
irait bientôt... tout naturellement.

--Voilà ce que vous espérez, fis-je indignée, et vous dites m'aimer.

--Je vous aime, je vous aimerai toujours, jamais je ne pourrai m'en
empêcher, dit-il humblement.

--Il paraît que l'amour passe tôt ou tard... et jamais très tard,
lui répondis-je.

Il ne répliqua rien, mais me regarda avec une expression si triste
que j'en fus touchée et je lui dis:

--Soyez-en sûr, une catholique et un protestant ne peuvent s'épouser
sans préparer leur malheur. Puis, je vous l'ai dit, l'Église
catholique tolère à peine les mariages mixtes... elle ne les bénit
point.

--Qu'est-ce que cela vous ferait?... Que vous importerait cette
bénédiction si vous m'aimiez? L'amour chasse tous les autres
sentiments. Soyez franche, la différence de religion n'est qu'un
prétexte. Vous refusez d'être ma femme parce que vous n'avez pour
moi que de la répulsion.

--Vous savez ce que vous êtes, vous savez ce que vous valez,
répliquai-je. Je n'ai pas à répondre là-dessus. Mais dites-moi,
monsieur, ce qui vous fait croire que je ne suis catholique que
de nom. Je voudrais le savoir.

Il éluda d'abord la question. J'insistai et, s'arrêtant au milieu
de l'allée, il me dit avec calme:

--Mademoiselle, si vous et moi nous ne croyions qu'à la vie
présente, qu'y aurait-il à changer dans notre manière de voir,
de juger, de sentir et de vivre?

Je restai devant lui silencieuse et confuse. Une lumière inexorable
m'envahissait, me forçait à voir la contradiction absolue entre ma
foi et ma vie de luxe, de plaisirs, d'égoïsme et d'orgueil.

Il se pencha et murmura:

--Vous ai-je fait de la peine?

--Vous m'avez fait un grand bien, vous m'avez éclairée, lui dis-je.
Merci d'avoir été sincère. Merci de n'avoir pas craint de me dire
la vérité.

Mais je ne pus retenir quelques larmes.

--Pardon, pardon, dit-il, je regrette mes paroles. Comment ai-je pu
vous parler ainsi? Se peut-il que je vous fasse pleurer?

--Ne regrettez rien. Encore une fois, vous m'avez éclairée. Je suis
catholique, j'ai la grâce de la vérité intégrale et vous, Benedict
Osborne, si prévenu en ma faveur, vous me jugez moins chrétienne que
vos protestantes. Vous me classez presque parmi les incroyants.

--Vous savez, dit-il, qu'il n'y avait rien de blessant dans mes
paroles. Vous êtes vraiment la femme que je souhaite.

Je lui fis signe de ne pas insister et trop troublée, trop émue,
pour me contenir, je lui dis:

--Oui, je vis dans l'oubli de Dieu, dans l'insouciance des choses
éternelles. J'ai la passion du bien-être, du plaisir; oui, j'ai le
goût effréné du luxe, la fureur de briller, toutes les idolâtries de
la beauté, de la jeunesse, du succès. L'adulation m'enivre, mais
sous tout cela la foi vit... Ah! bien inerte, bien endormie... Mais
vous l'avez réveillée.

Nous reprîmes en silence nos allées et venues. Était-il ému? Je le
crois et que la crainte de le laisser voir l'empêchait de parler.

Au-dessus de nos têtes, les pins étendaient leurs branches. Les
arômes du jeune feuillage nous arrivaient avec des bruits d'ailes.

--Les oiseaux font leurs nids, observa-t-il,--et bien bas, il
ajouta: Ah! un foyer, une petite maison close où l'on serait
attendu, où l'on trouverait la paix, l'intimité, où l'on reviendrait
toujours comme à un refuge.


4 juin.

Je dors très peu. L'entretien de l'autre jour semble avoir chassé
le sommeil. Comment un protestant, un incroyant--pour parler
exactement--a-t-il pu produire une impression religieuse si forte?
N'y a-t-il pas là une touche secrète venue d'ailleurs?

Je l'ai rencontré plusieurs fois et sans embarras. Il doit m'avoir
trouvée bien impulsive. Mais le souvenir de mes aveux m'est plutôt
apaisant, consolant. Dans ce cri de la conscience, je vois un
commencement de réparation. La grande masse des catholiques renie
chaque jour la foi dans ses actes, je le sais parfaitement. Mais
cela ne m'excuse pas. On est toujours responsable de l'impression
qu'on produit.


8 juin.

De l'émotion à la volonté, il y a loin. On ne change pas du jour au
lendemain ses habitudes, ses goûts, ses inclinations. Je suis bien
trop imbibée de l'esprit du monde pour aller facilement aux austères
exigences de la vie chrétienne, mais il me semble que je ne pourrai
plus être la frivole créature que j'étais.

C'est une chose grande que de comprendre qu'on a une âme immortelle.
Je l'éprouve et je songe souvent à ces régions éternelles où je dois
vivre à jamais. Je n'ai personne avec qui parler de ces graves
sujets. Une conversation là-dessus avec M. Osborne me tenterait s'il
n'était rongé par le doute.

M'aime-t-il vraiment? J'espère que non et qu'il ne souffrira guère.
Je lui conviens, je lui plais, mais une autre lui plaira autant. Et
entre nous, il y a tant d'idées qui séparent. En fait de pensées,
de souvenirs, de vues, de craintes, d'espérances, qu'avons-nous
en commun?

Je lui reconnais beaucoup de distinction, une réelle valeur. Il a
l'âme robuste et haute. Sa recherche flattait ma vanité. Maintenant,
j'éprouve pour lui un sentiment que je n'avais jamais ressenti. Mais
l'expression de cette sympathie tardive ne vaudrait rien, ne m'est
pas permise. Non que je redoute une grande passion. Je ne la redoute
pas plus que je ne la désire. Je n'ai pas le goût des émotions
excessives. J'aime la gaieté, l'animation de la vie, le plaisir.
Mais je ne suis pas sentimentale, je ne suis pas romanesque.

À mon avis, les grandes passions, comme les grands feux, sont
agréables à voir de loin et, d'après ma connaissance du monde, la
médiocrité du sentiment y est encore plus générale que la médiocrité
de l'esprit.

Qui sait, sous ses froids dehors, Benedict Osborne cache peut être
une sensibilité profonde. Quoi qu'il en soit, si je me connais,
jamais je ne consentirai à un mariage que ma vieille mère l'Église
catholique ne bénirait pas.

Si ce que je viens d'écrire était lu, on me trouverait bien
arriérée, bien étroite. Dans le monde que n'abrite-t-on pas sous
le mot _largeur d'esprit?_


10 juin.

M. le Curé de..... en tournée pour son hôpital, nous a longuement
entretenus de bien des souffrances, de bien des misères. Comme il
allait partir mon père lui demanda:

--S'il vous était donné, monsieur l'abbé, de délivrer l'humanité
d'une souffrance, que feriez-vous? De quelle souffrance,
débarrasseriez-vous la terre?

Il réfléchit un instant et répondit avec un sourire.

--Des vaines et fausses douleurs.

On se récria, on protesta.

--Non, ce n'est pas ce que vous feriez. Vous useriez mieux de votre
puissance. Vous en savez trop long sur les souffrances de toutes
sortes.

--Oui, j'en sais long sur les douleurs de la vie et de la mort,
s'écria le vieux prêtre, mais si j'en avais la puissance, je
débarrasserais d'abord la terre des souffrances de la vanité,
des souffrances de l'envie et, croyez-moi, je serais le grand
bienfaiteur des humains. Les vaines souffrances tiennent une si
grande place dans notre vallée de larmes... et elles sont si
laides à voir.

On applaudit et après son départ plusieurs dirent qu'il avait
raison.


13 juin.

La mort si prompte, si terrifiante de M. Durville, en visite chez
nous, nous a tous consternés. La maison d'ordinaire si gaie en est
encore toute triste.

Depuis quelques années il affichait l'incroyance, mais aux prises
avec la mort, le pauvre garçon n'a pas refusé le prêtre. Au
contraire, il demandait s'il n'arrivait pas, et, avec des
gémissements de bête qui râle, il priait, il protestait qu'il
voulait croire et s'efforçait de ranimer sa foi.

Chose que je me reproche un peu, maintenant que l'émotion est
calmée, quand je revis cette heure terrible, il m'apparaît comme un
homme surpris par la nuit qui s'agiterait pour rallumer un flambeau
éteint.

Oh! sa peur du noir! Ce souvenir me poursuit, souvent encore j'en
frémis toute.

Quand le prêtre arriva, M. Durville ne respirait plus. Mais depuis
qu'il est reconnu que la vie persiste après la mort apparente, on
donne les sacrements à ceux qui viennent d'expirer. Tant qu'il reste
une parcelle de vie, le prêtre peut absoudre et purifier. Pendant
que M. le curé faisait rapidement les onctions sur ce pauvre corps
où l'oeuvre de la mort était si près d'être consommée, le poids
qui m'écrasait le coeur s'allégea. Je respirai. Nous étions tous
fortement émus. Moi plus que les autres peut-être, car c'était la
première fois que je voyais mourir.

J'aurais voulu rester auprès du corps jusqu'à ce qu'on l'emportât.
Mon père ne le permit point.

Avant de quitter la chambre, je levai le drap qui couvrait le visage
du mort, je le regardai longuement et je le sentis si loin... si
autre... Qu'est-ce que notre vie?... Oh! l'insondable mystère de
tout!... Ces durées incalculables ces espaces infinis... "Me voilà
sur la terre comme sur un grain de sable qui ne tient à rien."

Cette parole me revient souvent, je la sens terriblement vraie.


17 juin.

On l'a reconduit en grande pompe au cimetière.

Sa mort a causé de l'émoi. On en parle encore, mais dans quelques
jours, qui y songera? M. Osborne, très frappé de cette mort, est
venu en causer. Je lui ai raconté comme sa foi s'était réveillée,
comme il protestait à Dieu qu'il croyait... qu'il voulait croire.

Il m'a écoutée avec une attention profonde et m'a dit simplement:

--Quand il faut s'enfoncer dans le noir on veut avoir une lumière.


20 juin.

Si tu savais comme je suis accablée de douleur, tu n'aurais pas
tardé à venir me voir, m'a écrit Véronique Dalmy. J'ai besoin de
tout savoir. Nous nous aimions tant!

Pauvre Véronique. Ce qu'elle voulait surtout savoir c'était si son
ami avait parlé d'elle.

Elle le regrette, mais sans s'en rendre compte peut-être, elle a
l'inclination d'exagérer beaucoup ce qu'elle ressent.

Cet étalage de larmes, ces phrases théâtrales m'ont refroidie. Son
chagrin dans son humble vérité m'aurait bien plus touchée.


26 juin.

Pour ce pauvre garçon, emporté d'une façon si terrible, ma pitié
reste intense, mais c'est moins à lui que je pense qu'à l'au-delà.

Ce monde invisible où, d'un moment à l'autre, nous pouvons être
jetés, qu'en savons-nous?... De l'univers, où notre terre n'est
qu'un atome, qu'est-ce que les plus grands savants connaissent?

Là-dessus je viens de lire des paroles de Pasteur que je veux
garder. À une séance de l'Académie, parlant de l'accord du principe
fondamental de la foi et des conceptions scientifiques les plus
hautes, Pasteur disait:

"Au-delà de cette voûte étoilée, qu'y a-t-il? De nouveaux cieux
étoilés. Soit. Et au-delà?... Il ne sert de rien de répondre:
Au-delà sont des espaces, des temps et des grandeurs sans limites
... Nul ne comprend ces paroles. Celui qui proclame l'existence de
l'Infini, et nul ne peut y échapper, accumule dans cette affirmation
plus de surnaturel qu'il n'y en a dans tous les miracles de toutes
les religions, car la notion de l'Infini a le double caractère de
s'imposer et d'être incompréhensible."

J'ai fait lire ces lignes à M. Osborne que j'ai rencontré. Il est
resté un peu songeur et m'a dit:

--Il y a des moments où je donnerais tout ce que je possède pour un
petit grain de foi solide. Mais comment croire?

"_Truth is a gem which loves the deep_."

--Pauvre protestant perdu sur la mer sans rivages du libre examen,
lui ai-je dit avec compassion.

Nous avons parlé de notre situation de passant, de cet océan de
mystère qui nous entoure.

--Vous autres, catholiques, vous croyez votre planche plus solide
que celle des autres, m'a-t-il dit.

Et craignant probablement de m'avoir blessée, il a ajouté

--Comme vous avez l'esprit sérieux. Il n'est pas ordinaire, il n'est
pas naturel à la jeunesse de creuser ces graves pensées.
Heureusement, cette forte impression va se dissiper.


4 juillet.

"Ne seras-tu plus jamais gaie? m'a dit mon père en me rencontrant ce
matin. Ton sourire et ton rire me manquent affreusement.... Ta
tristesse songeuse m'inquiète."

Je pris le cigare allumé qu'il tenait entre ses doigts, j'en fis
tomber la cendre et lui dis:

--Les choses de ce monde ont-elles plus d'importance que la fumée et
la cendre de votre cigare?

--Pourquoi t'arrêter à ces désolantes exagérations? me dit-il. Il
faut réagir contre les impressions funèbres. Parce que tu as vu
mourir, la terre n'a pas pris le deuil. Il ne faut pas croire qu'il
n'y a plus d'espérances, plus de joies. C'est une ingratitude. Et me
montrant le jardin ensoleillé: Vois comme tout est beau.

D'après lui, il faut regarder la terre sous ses aspects aimables et
ne pas assombrir ses belles années. La grande tristesse, conclut-il,
c'est d'avoir eu vingt-cinq ans et de ne les avoir plus.

Ce soir, il m'a surprise à ma fenêtre, la tête levée vers les
étoiles, et m'a plaisantée gaiement sur ce qu'il appelle _le goût de
l'astre, le vagabondage dans les espaces_.

--On assure qu'il faut des milliers d'années pour que disparaisse la
lumière d'un astre éteint? lui demandai-je.

--Ce que je sais, répondit-il, c'est qu'il faut te ramener en ce
monde... il faut te distraire.

Et avec cette virile autorité du geste, qui me plaît chez lui,
il ajouta:

--Tu iras au bal de Mme V... Je veux te revoir avec ces lueurs
de fêtes qui te seyaient si bien.

Pauvre père, toujours si aimable, encore si brillant. Ce n'est pas
lui qui se prêtera aux conversations sur l'au-delà. Il veut
réveiller ma vanité,--ce qui n'est pas bien difficile. De mes
pauvres triomphes mondains, il m'est revenu tantôt une saveur
horriblement douce.


6 juillet.

Ma mère me reproche de me négliger, de n'avoir plus de goût à rien,
c'est un peu bien vrai.

Que j'aille parfois à la messe en semaine, l'inquiète. Elle
m'assure qu'il me faut beaucoup de repos, beaucoup de distractions.
Comme les autres ici, elle croit que la terrible mort de M. Durville
m'a dangereusement impressionnée.

Cette mort m'a fait _voir_ combien fragile est la vie. Mais la crise
intérieure l'avait précédée. On n'a pas aperçu le travail secret
dans mon âme. C'est bien Benedict Osborne qui m'a porté le grand
coup. C'est lui qui a réveillé ma conscience. Le changement qu'on
remarque en moi vient surtout de cette souffrance intime qui s'avive
au lieu de s'apaiser.

Je n'ai pas à me reprocher ce que le monde appelle de grandes
fautes, mais j'ai vécu pour moi-même, pour paraître, pour faire de
l'effet au lieu de faire du bien. Je suis un être de luxe, d'égoïsme
et d'orgueil.

Ah! ce culte du _moi_. Si l'on pouvait faire l'analyse de mes
pensées, de mes sentiments, quel résidu aurait-on?

Dans le désir criminel de plaire trop, dans la secrète complaisance
qu'on y prend, qu'est-ce que Dieu voit?

Humbles travailleuses, aux visages flétris, pauvres jeunes filles
qui peinez tout le jour pour nourrir votre vieille mère, pour donner
du pain à vos petits frères et à vos petites soeurs, vous reposez
les regards du Dieu de sainteté. Aux yeux de Celui qui a fait la
lumière si belle, vous êtes les nobles fleurs, la parure de ce
monde.


9 juillet.

La foi n'est rien, si elle ne pénètre la vie entière. La religion
doit être l'âme de l'existence. Qu'est-ce que les habitudinaires,
les pratiquants de la routine et du respect humain?... J'ai
l'horreur de la petite cour intéressée qu'on fait à Dieu. Mais le
plus vif de mes sentiments religieux, c'est la crainte. Souvent je
lis quelques lignes de Pascal. J'aime la force opprimante de sa
parole. Il a des pensées qui s'emparent pour jamais de l'esprit,
"le petit cachot où l'homme se trouve logé, j'entends l'univers..."


17 juillet.

J'aurais préféré ne pas aller au bal, je me suis laissé coiffer et
habiller sans me regarder. Y avait-il de l'affectation en cela? Il
me semble que non. Mais la vanité a la vie dure. Me sentir admirée
m'a été délicieux et le plaisir de la danse m'a encore un peu
grisée. Mais je ne sais comment tout le sérieux de la vie a soudain
pesé sur moi. Je n'ai plus voulu danser.

--Je voudrais lire dans votre âme, m'a dit M. Osborne, dont j'avais
surpris plusieurs fois le regard attentif.

--Vous y verriez d'étranges contradictions, lui ai-je répondu, mais
croyez-moi, je n'ai plus l'âme légère qu'il faut porter au bal. Je
ne l'aurai jamais plus.

--En êtes-vous bien sûre? a-t-il répliqué avec un sourire.

Il est trop homme du monde pour laisser voir ses impressions,
rien chez lui ne trahissait une arrière-pensée. Mais je sentais
l'invisible. Un je ne sais quoi impossible à exprimer m'avertissait
qu'intérieurement il revivait l'heure de notre promenade dans
l'allée des pins et j'en éprouvais du malaise. Le réveil de ma foi
n'a guère servi qu'à me faire sentir la morsure continuelle de la
conscience.

Comme j'allais partir, M. Osborne me rejoignit et pendant que
j'arrangeais ma sortie de bal il me dit bien bas:

--Sachez-le, je ne renonce pas à mon espoir le plus cher. J'ai foi
en ma volonté; elle est plus forte que la vôtre.


20 juillet.

Longue promenade, ce matin, avec mon père. Comme il tâchait en vain
de m'égayer je lui avouai que je souffre parce que je ne vis pas
comme je crois, que je ne suis pas ce que je devrais être.

Il rit doucement et répondit:

--Tu es la grâce, la joie de la famille. Cela me suffit.
Chasse bien loin ces scrupules--toutes tes idées de l'autre monde.
La vie n'est douce qu'à ceux qui l'effleurent.

--Pardon, lui dis-je, la vie n'est douce qu'à ceux qui ont la paix
de l'âme et si j'avais plus de courage, je vous demanderais la
permission de faire une retraite.

--Je te défends même d'y songer, dit-il avec autorité. Je ne veux
pas d'une nonne laïque. Faire une retraite... Ce qu'il te faudrait,
ma fille, c'est l'amour. Ton coeur dort. Aucun de tes amoureux n'a
su encore se faire aimer. Mais j'espère que tu ne manqueras pas ta
vie.

Rien à faire pour le moment. Et je crois que j'en suis contente. Il
est terrible d'entrer dans les ténèbres de sa conscience. Je redoute
la lumière. Quiconque se regarde, paraît-il, est épouvanté de
ce qu'il voit. Et quand j'y pense une sérieuse vie chrétienne
m'effraye. C'est un peu comme s'il s'agissait de m'enterrer vive.

À travers ces lâches pensées, voici que surgit un souvenir de ma
visite aux catacombes de sainte Agnès.

J'y étais allée en bien frivole compagnie. Ma bougie allumée à la
main, j'avançais dans les étroites allées bordées de tombeaux, sans
autre sentiment que la curiosité, quand soudain une religieuse
émotion m'envahit et mes larmes coulèrent irrésistibles, douces,
pressées... Les siècles avaient reculé; dans le passé profond je
voyais les premiers chrétiens, les martyrs.

Ces jeunes filles qui s'arrachaient aux splendeurs de la terre, à
toutes les délices de la vie pour aller avec joie aux tourments, à
une mort affreuse croyaient ce que je crois. Rien de plus. Créatures
de chair et de sang, elles avaient besoin comme moi de liberté, de
vie, de jouissances, de plaisirs. À peine sorties du paganisme,
comment avaient-elles la force de tout sacrifier à l'invisible?

Ô nobles vierges qui braviez les proconsuls et renversiez les
idoles, vous qui ne redoutiez ni le poids des chaînes, ni le noir
des cachots, ni la savante cruauté des bourreaux, que penseriez-vous
de moi qui recule devant les efforts et les ennuis de la vie
simplement chrétienne?


23 juillet.

Je vis beaucoup au-dehors. L'air et la marche, quelle jouissance.
La beauté du soleil, des eaux, de la verdure n'a point de prix.
Mais intérieurement j'entends souvent le conseil de la mort dans
cette chanson allemande que ce pauvre M. Durville chantait si bien:
"N'aime pas trop le soleil et les étoiles, car il te faudra me
suivre dans ma demeure sombre."


24 juillet.

La nuit est claire, le ciel très pur. Tantôt j'ai tâché d'y situer
l'Alpha du Centaure. C'est l'étoile la plus rapprochée de nous et
pour y arriver, à un train qui partirait de la terre et marcherait à
la vitesse de vingt-cinq lieues à l'heure, il faudrait quarante-six
millions d'années. L'esprit défaille quand on réfléchit aux
dimensions du monde.

J'aime ces pensées. J'y prends conscience de la grandeur, de la
puissance de Dieu. Ô Créateur de l'univers, merveille et mystère!


26 juillet.

Tantôt, me promenant dans le jardin, après l'orage, j'ai aperçu
entre des arbres bien haut, en plein soleil, de merveilleux fils de
la Vierge qui n'y étaient pas ce matin et ce gracieux travail de
l'araignée m'a frappée d'étonnement, m'a fait faire des réflexions
sans fin.

Depuis Jésus-Christ, si tous les chrétiens avaient vécu leur foi,
fourni leur maximum d'efforts pour perfectionner, pour ennoblir,
pour embellir la vie, que serait la terre?...

Une lumière devrait émaner de nous. Il est triste, il est affreux
d'étouffer en soi le divin. Je vois venir le jour où je ne pourrai
plus supporter des aspirations, des sentiments que je ne traduirai
pas en actes. Mais le courage me manque absolument et je reste avec
une conscience douloureuse. Dans la sérieuse vie chrétienne,
j'entrevois des gênes insupportables, des ennuis infinis, des
renoncements impossibles.

Chose étrange, nous ne pouvons nous mesurer et nous aimons les
riens.


30 juillet.

Le sérieux de la vie pèse parfois sur moi jusqu'à m'oppresser.
Quelque chose s'est emparé de moi et ne me lâche point, mais la
piété n'a pas d'attraits pour moi.

Un prêtre à qui je m'en plaignais m'a dit:

--C'est l'effet de la vie mondaine... Puis vous n'avez jamais
souffert.

Je protestai faiblement mais il poursuivit

--Vous êtes une heureuse de la terre. Dieu vous a comblée. Tout vous
sourit. Le monde vous encense, vous adule. Ne soyez pas surprise que
la piété vous semble insipide. Entre les délices de ce monde et le
goût des choses divines, il y a incompatibilité absolue.

--Je ne suis pas si heureuse que vous le croyez, lui dis-je. Je n'ai
pas la paix de l'âme et je pense à la mort beaucoup plus que je ne
le voudrais.

Il me regarda étonné et reprit

--Quoi! la mort n'est pas pour vous un fantôme qui ne viendra
jamais?... La grâce vous travaille, c'est évident. N'attendez pas
l'attrait pour vous mettre à la pratique exacte.

--La pratique exacte, aride et sèche, m'écriai-je, je ne saurais m'y
assujettir. Ça me ferait l'effet d'un mouvement mécanique. Il me
faudrait un renouvellement entier, profond.

--Avez-vous cru qu'il ne vous en coûterait rien? La conversion d'une
jeune âme qui s'est livrée au monde, sans commettre ce que nous
appelons de grandes fautes, est entre toutes difficile et aride.

--Pourquoi? lui demandai-je.

--Pour vous répondre il faudrait bien comprendre ce que c'est que
l'esprit du monde. Jésus-Christ l'a maudit dans sa prière pour les
élus; au moment d'aller mourir pour les pécheurs, il a déclaré qu'il
ne priait pas pour le monde... Lui connaît le fond des choses.

Paroles terribles! Je le regardai avec un sentiment de détresse et,
très doucement, il ajouta:

Ayez confiance. La grâce fera son oeuvre dans votre coeur. Mais
c'est surtout par la souffrance que Dieu opère.

Et maintenant dans le calme profond de la nuit qui m'entoure, je me
représente la dernière Cène. Si j'avais vu Notre-Seigneur quand il
a dit: "Je ne prie point pour le monde."

Ô Sauveur, ô juge de l'humanité, pourquoi le monde vous est-il si
odieux? Est-ce parce qu'il est le temple de la vanité, du mensonge,
de l'envie?


15 août.

Je suis à Montréal pour la profession religieuse d'Odile Rémur. Ce
matin à mon arrivée, en attendant la voiture, la pensée m'est venue
d'aller entendre la messe à Bon-Secours.

Je trouvai l'église remplie. Les Séminaristes de Saint-Sulpice
étaient là en pèlerinage. Le chant puissant et beau me retint.
Debout près de la porte, je regardais ces jeunes gens tout à la
prière, et un respect très doux me pénétrait. Je me disais: Ils ont
entendu l'appel d'en Haut, ils seront prêtres; ils auront la mission
d'apprendre aux pauvres humains à se surmonter, à aimer l'Invisible
Beauté.

Mission auguste, mais si souvent ingrate, si souvent stérile.
En nous il y a tant d'oppositions à notre propre bien. Nous naissons
si contraires à l'amour de Dieu.

Et pourtant si nous étions moins aveugles, moins déchus, si nous
nous aimions nous-mêmes, en quelle horreur, en quelle exécration,
nous aurions tout ce qui nous éloigne de Dieu.

Je me disais cela et comme j'allais sortir, en regardant toutes ces
têtes, noires, brunes, blondes où la tonsure était encore fraîche,
où il n'y avait peut-être pas un cheveu blanc, la pensée me vint:
Il est peut-être là celui qui viendra m'apporter la force de mourir,
celui qui bénira ma fosse.


17 août.

Odile Rémur est maintenant Soeur Dominique.

Le chant laissait fort à désirer; le long sermon solennel ne m'a
rien dit. Mais la sereine simplicité d'Odile m'a charmée. Avec quel
calme céleste elle a prononcé ses voeux. On sentait qu'il ne lui en
coûtait rien de s'enchaîner, de sacrifier sa liberté.

Plus tard, quand je crus que les parents et les amis devaient être
partis, j'allai la demander au parloir. Elle parut touchée que je
fusse venue de si loin pour sa profession. Je ne l'avais pas vue
depuis son entrée, je la regardais avec une curiosité un peu émue.
Elle était gaie, pas du tout solennelle.

--Si vous saviez, m'a-t-elle dit, comme je me trouve bien de n'avoir
plus qu'une robe, de ne plus penser à ma toilette, de ne plus passer
des heures et des heures devant mon miroir, à me bichonner.

Je lui demandai ce qui l'avait déterminée à quitter le monde.

Elle rit un peu et me répondit avec son ancienne espièglerie:

--Le sens esthétique.

Je la regardais sans rien dire, elle poursuivit:

--J'avais le goût, le désir, la passion d'être belle. C'était un
tourment. Et comme j'y perdais mes peines, un bon jour après un
violent accès de dépit qui m'humiliait, je me dis: Si je cultivais
la beauté de mon âme,--la beauté immortelle... Cette pensée ne me
quitta plus. Je me voyais vieillir--enlaidissant d'heure en heure...
sans cesse occupée à me recrépir. Ce que je souffrais!

--Et ensuite? lui demandai-je.

--Ensuite... tout se fit naturellement. Je résolus de me désoccuper
de mon corps pour embellir mon âme. Marcelle, Notre-Seigneur est
un grand artiste, je me suis remise entre ses mains. Je tâche de
me laisser faire et j'espère avoir le bonheur d'être bien belle
éternellement.

Un aigre son de cloche lui apprit que l'heure du parloir était
passée.

Soeur Dominique se leva vivement. Je ne la retins pas. Et pourtant
j'aurais désiré prolonger l'entretien. Entre nous, il n'y a jamais
eu d'intimité, mais j'aurais voulu lui parler de mes souffrances
intérieures,--lui dire que je ne sentais plus la joie d'être belle.


19 août.

Contentement intérieur, Paulette n'ira pas au bal. Ce n'est pas sans
peine que je l'ai obtenu de maman. Ces fêtes d'enfants la charment.

--C'est si beau à voir la joie des enfants, disait-elle. Elle me
rappelait mon premier bal travesti, mon costume de fée, le plaisir
qu'elle avait eu en m'habillant.

Je me souviens de ce costume merveilleusement joli, je me souviens
de l'effet que je produisis et de l'éveil de la vanité. Puis, la
griserie de la musique, de la danse. J'en gardais un désir, un
besoin d'être emportée, bercée, ravie... Qui sait si je ne dois pas
à ces impressions si vives le malheur de n'avoir jamais ressenti une
joie religieuse dans mon enfance?


20 août.

Réception chez Mme K. J'ai longuement causé avec M. Osborne. Je ne
le rencontre pas sans une secrète confusion. Depuis qu'il a réveillé
ma conscience, qu'y a-t-il de vraiment changé dans ma vie? Je sens
le poids de mes obligations de catholique--et j'en souffre. Voilà.

Je ne sais pas vouloir et la piété me répugne tant; elle m'apparaît
si ennuyeuse.

Idée fausse! Je le veux bien, mais le sentiment qui m'en délivrera,
c'est comme si ma jeunesse allait finir soudain, comme si je me
condamnais à ne plus revoir le printemps.

On doit aller à Dieu avec une ardeur profonde, et mon coeur est si
aride, si froid.

Ma religion a toujours été une religion de surface. Jamais je ne
l'ai profondément sentie, profondément vécue. Le somptueux
bien-être, les vifs plaisirs m'ont desséché l'âme.

_Je suis une heureuse de ce monde_. Mais cette vie qui m'était
délicieuse, qui me le serait encore, je n'en sais plus jouir. Ô jour
de l'ensevelissement, ô première nuit du sommeil de la terre!

La foule des humains s'en va à la tombe sans y songer. Je le sais.
Mais la pensée de la mort est entrée en moi. Je ne puis l'ôter.


22 août.

L'idée païenne chemine chez nous. On s'octroie une âme d'artiste
séparée de son âme de chrétienne: "Si tu savais comme c'est triste
de ne pouvoir s'admirer, de ne pas briller, de passer à peu près
inaperçue", m'a dit tantôt une jeune fille. Elle m'a avoué être
tentée de blasphémer parce que Dieu ne lui a pas donné la beauté.
Cela m'a rappelé ce que nous disait le curé qui quêtait pour son
hôpital.

Ah! les douleurs artificielles.


30 août.

Grande joie dans la famille. Naissance de ma première nièce.

C'est moi qui ai choisi son nom de Marie-Claire. J'aurais préféré
n'être pas sa marraine, m'en sentant peu digne. Mais j'ai tâché
d'agir en vraie catholique et le baptême m'a laissé au coeur une
douceur inattendue.

Je songe beaucoup au mystère de notre régénération, à ce caractère
ineffaçable que le baptême imprime: sceau sacré de l'adoption divine
qu'on emporte dans l'éternité et qu'à travers les siècles sans fin
les feux mêmes de l'enfer laisseront intact.

Pour me préparer à mes fonctions de marraine, j'avais lu avec une
grande attention le rituel du sacrement.

Je n'avais pas l'idée de la force, de la solennité des exorcismes
préliminaires du baptême:

"Sors, esprit impur, je t'exorcise au nom du Père et du Fils et du
Saint-Esprit, afin que tu t'éloignes de cet enfant de Dieu. Celui-là
te le commande qui a marché sur les flots de la mer et tendu la main
à saint Pierre près d'être submergé. Donc damné maudit, rends gloire
au Dieu vivant et véritable et retire-toi de cette créature parce
que Dieu la réclame et que Notre-Seigneur a daigné l'appeler au
saint baptême.

... Et ce signe de la croix que nous traçons sur son front, toi
damné maudit n'ose jamais le profaner.

... Je t'exorcise, qui que tu sois, esprit immonde, au nom du Père
tout-puissant, au nom de Jésus-Christ son Fils et notre juge et par
la puissance du Saint-Esprit, afin que tu quittes cette créature
de Dieu que Notre-Seigneur a daigné appeler à son temple, afin
qu'elle-même devienne le temple du Dieu vivant et que l'Esprit-Saint
habite en elle par le même Jésus-Christ Notre-Seigneur qui doit
venir juger les vivants et les morts et ce monde par le feu."

Ces exorcismes réitérés sont une terrible preuve qu'à notre
naissance le maudit nous tient bien, que nous sommes vraiment sa
chose. Et dire que nous vivons comme si nous n'avions rien à
redouter, comme si ce cruel et ignoble ennemi n'existait point.

"Renoncez-vous à Satan?--Renoncez-vous à ses oeuvres? Renoncez-vous
à ses pompes?"

Petite Marie-Claire, en ton nom j'ai répondu trois fois: J'y
renonce.

Et les pompes de Satan, ce sont les vanités du monde. Puisses-tu ne
pas t'y laisser prendre.

Petite Marie-Claire, en ton nom j'ai demandé la foi à l'Église de
Dieu et aux interrogations sur la foi catholique, j'ai répondu pour
toi: Je crois. Puisse cette foi pénétrer toute ta vie.

Après le baptême, on sacre l'enfant sur la tête, avec le saint
chrême, comme les rois. Mais parmi nous, qui songe à la glorieuse
noblesse du chrétien? Il y a vingt-deux ans que j'ai été baptisée et
j'ai vécu à peu près comme si je n'en avais jamais entendu parler.

Au sortir de l'église Monsieur V. m'a dit, rieur: "Mademoiselle
Rochefeuille, vous m'avez fort édifié. J'ai beaucoup admiré votre
gravité, votre recueillement. Je me sentais vraiment indigne de
mettre avec vous la main sur l'enfant."

Sa légèreté me heurta, mais n'est-ce pas le respect humain qui me
fit rougir? Je le crains. Il est parfois difficile de savoir ce
qu'on éprouve.

À la maison, j'enlevai l'enfant à la porteuse et le mis entre les
bras de Paulette qui, triomphalement, mais avec de grandes
précautions, le remit à sa mère.

Si je l'avais choisie entre tous les bébés serait-elle plus jolie,
dit Lydie, en découvrant son visage. Doux moment! Que c'est beau à
voir un coeur de jeune mère.


10 septembre.

Je raffole de ma filleule, je ne me lasse point de la tenir, de
l'admirer, ce qui ravit sa mère. Hier, comme je la prenais dans
son berceau, elle m'a dit avec une expression charmante:

--Si tu pouvais lui faire un don--comme dans les contes--qu'est-ce
que tu lui donnerais?

Je regardai l'enfant endormie sur mon bras et, après un instant de
réflexion, je répondis:

--Je lui donnerais de se rapporter toute à Dieu, sans jamais un
retour sur elle-même. C'est te dire qu'elle serait la plus noble,
la plus sainte, la plus heureuse créature de la terre.

--Comme tu deviens sérieuse, comme tu deviens austère, me répondit
Lydie. Sais-tu que je ne te reconnais plus? C'est incroyable comme
voir mourir t'a changée, t'a mûrie.

--La mort de M. Durville m'a fait une impression terrible. C'est
sûr. Mais me croiras-tu? C'est une parole de M. Osborne qui m'a
éclairée, qui m'a remuée dans les profondeurs de la conscience.

Elle me regarda de l'air d'une personne qui croit rêver, et je lui
racontai tout.

--Catholique de nom! répéta-t-elle. Comment as-tu pu tant t'émouvoir
pour si peu?... C'est un propos d'amoureux déçu, blessé.

--Non, lui dis-je, c'est la parole très juste d'un homme sérieux,
d'un homme sincère.

--Voyons, n'extravague pas. Tu es catholique comme nous le sommes
tous, comme les autres le sont. La société nous façonne, nous forme
à prendre la vie par les côtés faciles et brillants.

--Oui--et que devient l'esprit chrétien? Songe un peu. Est-ce que
nous ne tenons pas les richesses, les honneurs, les plaisirs
pour les véritables biens?... Quelle est notre vie intérieure,
surnaturelle? Qu'il s'agisse de devoirs d'état, de société,
de religion, à quel signe discerne-t-on la catholique de la
protestante?... Aimons-nous moins le confort, la toilette, le luxe,
le faste, les plaisirs, le théâtre, toutes les jouissances?...
Passons-nous moins de temps à parler de choses vaines?...
Lisons-nous moins de romans?... Oublions-nous plus vite les
offenses, les blessures d'amour-propre?...

--Je pense bien que non, répondit Lydie, mais être une sainte, ce
doit être si ennuyeux.

Et, hélas! C'est bien aussi ma pensée. Est-ce que je n'incline pas à
voir en Dieu un ennemi mortel parce qu'il m'a créée pour Lui? De
quelle qualité est ma croyance?... Ce n'est pas la première fois que
je me le demande. Ah! Je sens toute la faiblesse, toute la misère de
l'âme humaine... Cette inertie intérieure, comment en triompher?...
À quoi sert de vouloir tempérer la religion au gré de ses désirs?
Nul ne peut servir deux maîtres. Voilà une parole de l'Évangile
que je comprends. Je vois si bien l'opposition entre l'esprit de
Jésus-Christ et l'esprit du monde. Mais en quoi cela m'avance-t-il?
Qu'ai-je retiré de mes méditations et de mes austères pensées?...

J'ai l'horreur de l'indifférence religieuse... la honte profonde de
ce demi-christianisme que Lemaître appelle l'une des bonnes farces
de notre temps, mais entrer tout droit, tout à fait dans la vraie
vie chrétienne, je ne m'y décide point.

La lutte contre soi-même est si dure. La seule pensée de ce combat
continuel me déprime et je reste partagée entre des désirs
contraires.

  *  *  *  *  *

Depuis que la douleur est entrée dans ma vie je n'avais pas ouvert
mon cahier, quand je l'ai pris hier c'était pour le détruire avec
mes lettres. Avant de les jeter au feu, j'ai voulu le relire et il
m'en reste une impression d'une profondeur étrange. Que ce passé
encore si proche me semble loin... détaché de moi.

Les dernières lignes sont du 20 septembre. C'est la nuit suivante
que mon père fut pris du mal qui nous l'a enlevé. Chose étrange, dès
le premier instant j'eus l'intuition que la maladie serait mortelle.
Il tâchait de me dissimuler ses souffrances, il restait aimable,
il était souvent gai, mais rien ne me rassurait.

Avec quelle anxiété, j'épiais chez lui quelque signe de foi. Quels
reproches je me faisais pour n'avoir pas su l'arracher à son
indifférence!

C'est pendant ces jours si douloureux que j'ai appris à prier.
Sans cette prière intense, incessante, je n'aurais pu supporter
mon angoisse. Dieu semblait ne pas m'entendre. Mais qu'il m'a
magnifiquement exaucée...

Et comme la douleur nous change, nous éclaire, nous fortifie. Je
n'avais pas le courage de la vraie vie chrétienne. J'y voyais des
rigueurs, des ennuis, des contraintes insupportables, et voici que
je me prépare avec calme à la vie religieuse.

Pour mon père qui m'aimait d'un amour si grand, je veux satisfaire,
je veux expier... Tous les assujettissements, tous les renoncements,
tous les sacrifices me seront possibles, car j'ai la bienheureuse
certitude de son salut. En douter un instant, je ne le pourrais
jamais.

Rien ne me devrait coûter. C'est avec une joyeuse allégresse que je
devrais aller où Jésus-Christ me veut.

Quand le service des pauvres me sera trop rebutant, je me
rappellerai sa miséricorde envers mon père mourant. Je revivrai
l'heure déchirante et bénie. Oh! cette divine assurance de son salut
dans mon âme qui défaillait d'angoisses... le mystère sacré, la
grâce céleste de ce contact direct, personnel avec Lui, le juge
redoutable et l'amour incarné...

Maintenant que ma mère y consent enfin, il faut tenir ma promesse.
Seigneur Jésus, pour reconnaître votre bonté, aussi vrai que je suis
la faiblesse même, je veux consumer ma vie au service de vos
pauvres.

Ces pages où j'ai noté l'éveil de ma conscience, le travail divin en
mon âme, seront peut-être une consolation à ma pauvre maman. Je vais
les lui remettre au lieu de les détruire et j'y joins ma réponse à
la dernière lettre de Benedict Osborne.


Ce qu'on vous a raconté vous bouleverse, vous révolte. Vous n'en
pouvez, dites-vous, supporter la pensée, vous refusez d'y croire.

Il est pourtant très vrai que je me crois appelée au renoncement
complet, absolu, et prochainement j'entrerai au noviciat des Petites
Soeurs des Pauvres.

Je sais quelle vie m'y attend. On a exigé que j'en fisse l'essai et,
comme on vous l'a dit, je vais souvent aider les Soeurs au ménage du
matin, et ma future maîtresse ne m'épargne rien du dégoûtant labeur,
des plus pénibles soins.

Moi qui ai tant aimé l'indépendance, le plaisir, le raffinement et
la beauté des choses, comment en suis-je là?... Comment ai-je pu
amener ma mère à ce sanglant sacrifice?... Comment puis-je soutenir
la vue de sa douleur, de ses larmes qui ne tarissent point? N'est-ce
pas parce que je réponds à l'appel de Celui qui a voulu, pour nous,
mourir sur la croix?

Vous croyez à un excès de tristesse, vous croyez que j'ai trop
creusé la pensée de la mort.

Si je me connais, la reconnaissance envers Notre-Seigneur domine
tous mes sentiments.

Monsieur, vous êtes vraiment un ami, et il y a des choses intimes,
sacrées, que je voudrais vous dire; mais, vous qui n'avez pas le
bonheur de croire, pourrez-vous me comprendre?

Vous avez bien connu mon père, vous savez ce qu'il valait, le charme
qu'il exerçait. Vous savez aussi qu'il ne pratiquait point. Il
s'était laissé prendre aux caresses de la vie, aux enchantements du
succès et semblait avoir perdu la foi. Ce que j'ai souffert, quand
je vis la mort s'approcher. Aucune parole humaine ne vous en
pourrait donner l'idée. Une crainte horrible, formidable s'ajoutait
à ma poignante douleur.

Mais l'angoisse qui aurait dévoré mes jours et mes nuits, à l'heure
suprême, Notre-Seigneur l'a changée en paix céleste, en douceur
infinie. La mort de mon père m'a laissé une consolation parfaite.
Que me seraient tous les biens apparents, toutes les joies, toutes
les ivresses de la terre auprès du sentiment inexprimable de sa
miséricorde, de la divine assurance que Jésus-Christ a daigné mettre
au plus profond de mon âme? C'est pour reconnaître sa bonté que je
veux le servir jusqu'à la mort, dans ses pauvres.

Dans le monde on assure que ma résolution faiblira vite et vous-même
ne me cachez pas que vous l'espérez. Vous me dites: Le jour où il ne
me restera plus aucun espoir de vous avoir pour compagne de vie, il
n'y aura pas sur terre d'infortuné plus à plaindre que moi.

Cette parole me revient souvent, j'en ai parfois le coeur lourd et,
tout en faisant la part de l'exagération je pleurerais volontiers.
Aux heures cruelles, j'ai si bien senti la force, la sincérité de
votre attachement.

Mais nous, pauvres créatures, que pouvons-nous pour ceux que nous
aimons? Vous savez ce que mon père m'était. Dans l'épouvante de
l'infini, devant l'océan sans bornes des siècles sans fin, que
pouvais-je pour lui? Mais on n'implore pas en vain l'amour
tout-puissant. Jusque-là, qu'est-ce que Jésus-Christ avait été pour
moi? Une ombre lointaine, un faible et fugitif souvenir, un être
vague, irréel... Maintenant il m'est présent, il m'est intime. Rien
ne me sera difficile. Pour l'amour de Lui je soignerai gaiement mes
vieux chenus et branlants.

Faut-il vous assurer que je ne vous oublierai jamais? Je songe
parfois à notre entretien dans l'allée des pins, à ce que vous
m'avez dit de votre état d'âme, et je vous plains tant.

Le vrai malheur c'est de ne pas savoir pourquoi on naît, pourquoi on
souffre, pourquoi on passe.

Partout et toujours je prierai pour vous. En me disant que j'étais
_catholique de nom_, vous avez réveillé ma conscience. J'ai reconnu
que je vivais à peu près comme si je ne croyais pas à l'Évangile.
Soyez béni. Je vous dois d'avoir compris qu'il faut mettre sa vie
d'accord avec sa foi.

Je vous en prie, Monsieur, ne cherchez pas à me revoir,
n'entretenez plus d'illusions.

Nous avons beaucoup causé ensemble, nous avons échangé bien des
pensées. J'y songe et à mon adieu ému je me permets d'ajouter une
parole dont chaque jour, je sens mieux la vérité profonde:

"Heureux les coeurs capables de porter en eux la vraie foi, la foi
universelle et catholique, dans sa vie et sa plénitude. Ils ont en
eux le ciel."



La couronne de larmes


Fatime, fille du puissant calife Mostanser, aimait les fleurs. Elles
les aimait animées, vivantes sur leurs tiges, elles les aimait
surtout brillantes de rosée et, aux premiers rayons de l'aurore,
enveloppée de ses longs voiles blancs, elle descendait dans les
jardins solitaires du harem.

Dans ces jardins fermés à tout regard profane, les heures
s'écoulaient pour elle rapides, enchantées.

La vue des fleurs la plongeait dans une sorte d'extase. Mais, avec ce
sentiment divin de la beauté, la jeune princesse n'avait sur toutes
choses que des notions très vagues, très enfantines, et ce terrible
Allah, qu'elle priait cinq fois par jour le front dans la poussière,
elle ne le croyait point le créateur des fleurs.

Elle pensait qu'il existait quelque part un être bienfaisant,
puissant, adorable, qui parait la terre d'herbe et de fleurs.

À lui, elle se croyait redevable de la lumière du jour, de la douceur
étoilée des nuits, du souffle des brises embaumées, du bruissement
des eaux vives. Et cet être invisible et charmant, elle l'appelait le
Sultan des fleurs.

--Qu'il doit être beau, qu'il doit être puissant, se disait l'enfant,
puisque dans de simples petites graines il a mis tant de vie, tant de
beauté, tant de parfums... Que je voudrais voir ses jardins... que
je voudrais le voir-lui-même... Mais qui me conduira vers lui... qui
me dira seulement où il réside, où réside sa cour?

Les vagues et tendres aspirations, qui s'éveillaient en son coeur,
s'en allaient toutes vers cet être céleste qui, d'une main si
magnifique, répandait partout la beauté; son souffle et sa vie
s'élançaient vers lui.

Une profonde tristesse finit par l'envahir souvent elle pleurait sans
savoir pourquoi.

Un jour, avec une religieuse émotion, elle cueillit des roses humides
de rosée, et, sous la sombre ramure, dans le silence et le mystère,
elle les offrit, en pleurant de tendresse, au Créateur des fleurs.

--Je voudrais les jeter à vos pieds, disait-elle, je voudrais vivre
dans vos jardins et cultiver vos fleurs. Je voudrais être votre
esclave.

Le soir de ce jour-là, comme elle se promenait à la chaste clarté des
étoiles, elle aperçut tout à coup un homme environné d'une lumière
céleste qui s'avançait vers elle. Quelque chose d'éblouissant, de
divin, flottait sur son visage, avec une majesté incomparable.

--Ton amour m'attire, dit-il, je suis le Sultan des fleurs; toutes les
merveilles de la création m'appartiennent.

La jeune Musulmane le regardait avec ravissement.

--Seigneur, dit-elle, se prosternant à ses pieds, emmenez-moi dans
votre patrie, je veux être votre esclave.

--Je n'ai point d'esclave, répondit-il avec une infinie douceur, et
l'heure n'est pas venue de t'emmener, mais je veux bien te placer dans
mes jardins. Quitte le palais de ton père, abandonne ta patrie pour
jamais. Va, ne crains rien, traverse la mer, rends-toi à la ville
d'Assise et fais-toi conduire au monastère de Saint-Damien. Frappe à
la porte en disant: Je viens servir le Maître des fleurs, et tu seras
admise.

--Seigneur, oh Seigneur, dit la jeune infidèle, vos paroles me
pénètrent d'un bonheur si grand... Mais pourquoi vos mains, qui
rayonnent, portent-elles ces traces de cruelles blessures?

--C'est que je t'ai aimée, jusqu'à la mort.

La glorieuse apparition s'évanouit et, sans savoir comment, la fille
du calife se trouva transportée hors des murs des jardins.


Son ignorance absolue de la vie, sa merveilleuse beauté l'exposait à
bien des dangers. Elle ne connaissait de la terre que les jardins
embaumés où s'était écoulée son enfance; mais un chrétien qu'elle
rencontra lui offrit ses services et se fit son guide.

Il lui fit échanger ses beaux voiles lamés et tissés d'argent contre
un modeste costume de pèlerine, puis la conduisit à un port de mer, où
un vaisseau français attendait ceux des croisés qui voulaient
retourner en Europe.

Pour la fleur d'Orient, avide de soleil, la longue traversée s'écoula
sans ennui. C'est que le souvenir de la glorieuse vision illuminait
son obscure cabine, c'est que rien n'interrompait le chant d'amour qui
s'élevait de son coeur vers le Roi des fleurs.

Arrivée en France, la princesse déclara qu'il lui fallait se rendre à
Assise.

Un chevalier français se fit son guide et la conduisit jusqu'au
monastère des Clarisses.

--Je viens servir le Maître des fleurs, dit la belle étrangère en
frappant à la porte.

La porte aussitôt s'ouvrit et la fille du calife pénétra dans le
cloître.

Grande fut la surprise des religieuses en l'apercevant, grande fut
aussi leur joie en écoutant sa pure et merveilleuse histoire.

Habituée aux splendeurs féériques du palais de son père, la princesse
regardait autour d'elle avec un étonnement profond. L'habit pauvre et
grossier des religieuses, le rudimentaire mobilier, les murs frustes
et nus contrastaient si étrangement avec ce qu'elle avait rêvé.

--Je demande et je prie qu'on me conduise sans retard aux jardins du
Sultan des fleurs, dit-elle aux religieuses.

Celles-ci sourirent et la supérieure répondit:

--Ma fille, le Seigneur vous a parlé au figuré; vous n'avez point
compris le sens de ses paroles. Les fleurs qu'il vous envoie cultiver,
ce sont les vertus: la pureté, l'humilité, la charité, la très sainte
et très haute pauvreté.... Laissez-nous vous instruire, laissez-nous
vous préparer au saint baptême... Celui qui vous a tirée de la terre
lointaine ne vous a point trompée. Il vous a vraiment aimée jusqu'à la
mort. Laissez-nous vous dire ce qu'il a souffert, Lui le Seigneur de
gloire, Lui l'infinie Beauté.

Et, à la jeune musulmane, la sainte religieuse fit le récit des
humiliations et des souffrances de Jésus-Christ.

Ce récit, auquel nous donnons le nom tendre et douloureux de Passion,
nous l'écoutons sans être touchés, mais comment dire ce qu'il
produisit dans le coeur déjà enivré de la jeune fille. La parole
n'exprime point ces attendrissements, ces douleurs, ces adorations qui
ébranlent l'âme jusqu'en ses divines profondeurs.

En apprenant à quel prix, avec quel amour elle avait été rachetée, la
fille du calife ne se récria pas, ne s'exclama pas, elle pleura.

Et de ses beaux yeux les larmes continuèrent de couler pressées,
incessantes, inépuisables. Le monde entier disparut pour elle; elle
n'eut plus un regard pour les fleurs, pour ces grâces de la terre qui
l'avaient mise en communication avec l'éternelle et invisible Beauté.
Son âme toute entière s'attacha aux plaies du Christ et elle pleura,
et avec ses larmes intarissables sa vie s'en allait.

Un jour en entrant dans sa cellule, on la trouva inanimée aux pieds de
son crucifix.

"L'amour m'a fendu le coeur et mon corps est tombé à terre, chantait
François d'Assise. Je me meurs de douceur... Maintenant mon coeur est
devenu capable des consolations du Christ."

--Je vais mourir, dit la fille du calife.

Un sourire d'extase entr'ouvrait ses lèvres, mais sur ses joues,
d'une pâleur de neige, les larmes continuaient de couler
silencieusement.

C'était le soir, l'un de ces soirs de printemps italien au long
crépuscule doré. Autour du lit, éclairé seulement par les douces
lueurs du ciel, la famille franciscaine se réunit.

Le moine qui avait baptisé Fatime lui apporta le viatique.

--Ma fille, lui dit-il, vous que l'amour a tant blessée,
réjouissez-vous. Celui qui vous a attirée à l'odeur de ses parfum, le
Sultan des fleurs, qui a reçu votre foi et qui vous a donné la sienne
vient vous introduire dans les jardins célestes.

Le visage de la mourante s'illumina d'une joie divine; ses yeux, qui
rayonnaient à travers les pleurs, se fixèrent avec ravissement sur
l'hostie sainte.

--O Seigneur Jésus, murmura-t-elle, amour vivant! amour Sauveur! que
vous rendrai-je? Un flot de larmes jaillit de son coeur. En ce moment
suprême elle se souvint que les larmes sont le sang de l'âme. De ses
mains dejà glacées, elle recuillit les pleurs qui inondaient son
visage et, avec un mouvement d'une grâce, d'une tendresse
incomparable, les offrit à Celui qui l'avait aimée jusqu'à la mort.

Et, comme elle offrait ainsi ses larmes, une main invisible la
couronna de perles d'une ravissante beauté.

Ces perles merveilleuses, innombrables, semblaient des gouttes d'eau
pénétrées de tous les feux de soleil. Elles rayonnaient dans la
pénombre et faisaient une auréole de gloire à la vierge d'Orient.

La mort la prit avec respect, elle ne fit que fixer sa beauté
inaltérée dans une immobilité radieuse.

Aussitôt que l'âme eut pris son vol, on se pressa auprès de la
dépouille sacrée. Chacun voulut voir de près le rayonnant diadème. Ces
perles d'une beauté inconnue étaient chaudes comme des larmes et du
front de la morte, aucune main ne put jamais les enlever.





Le premier arbre de Noël


Dans la nuit de Noël, quand les anges vinrent annoncer la naissance du
Sauveur, les bergers ne furent pas seuls à entendre leurs chants.

Assez près de l'endroit où ils avaient conduit leurs troupeaux,
vivait alors une pauvre veuve, nommée Sophronie. La main de Seigneur
s'était appesantie sur elle: son fils unique, aveugle de naissance et
encore enfant, était rongé par la lèpre.

Repoussés de partout la mère et l'enfant avaient abrité leur malheur
aux environs de Bethléem, dans une hutte solitaire et noirâtre qu'on
distinguait à peine des rochers.

Ils vivaient là comme dans un tombeau et la malheureuse mère
n'apercevait plus guère ses semblables que lorsqu'elle allait
renouveler ses chétives provisions.

  *  *  *  *  *  *  *

La nuit sacrée, la nuit à jamais bénie était venue.

Couchée sur son grabat, Sophronie s'était endormie, mais, ainsi qu'il
arrivait souvent, la souffrance tenait le petit Joël éveillé.

Tout à coup, comme une ravissante mer d'harmonie, le _Gloria in
excelsis_ arriva à son oreille.

--Oh, que c'est beau! s'écria l'enfant qui sentait une joie inconnue
le pénétrer. Mère, entendez-vous?... entendez-vous?

Et de ses petits mains ravagées par la lèpre, il cherchait sa mère
dans la nuit.

Sophronie se leva.

Émerveillée, croyant rêver, elle écouta le chant des anges. Comme son
fils, elle sentait une joie divine l'envahir, et pour se convaincre
qu'elle ne dormait, elle ouvrit la porte de la hutte.

Le nuit était changée en jour radieux et, chanté par des voix
innombrables, le _Gloire à Dieu au plus haut des cieux et paix sur la
terre aux hommes de bonne volonté_ retentissait dans l'espace...

Les chants cessèrent, la lumière s'évanouit, mais Sophronie,
tremblante et ravie, demeura longtemps sans rentrer.

Il lui semblait que les malheureux avaient maintenant, quelque part
un ami. Elle sentait qu'une pitié sans bornes, qu'un amour immense,
ineffable, infini, s'épandait sur le monde et, autour d'elle, de la
terre glacée, des rumeurs d'allégresse s'élevaient partout dans
l'ombre.


Le petit lépreux n'avait pas bougé; quand sa mère revint à lui, il ne
parut pas l'entendre.

Inquiète, elle alluma une torche à la braise ardente et l'éleva
au-dessus de sa tête. L'enfant semblait avoir perdu le sentiment de
tous ses maux; son visage, couvert de pustules et d'écailles
sanglantes, reflétait une joie étrange.

Et, heureuse elle-même comme elle n'aurait jamais cru pouvoir l'être,
la pauvre femme se demandait en essuyant ses pleurs:

Que signifie ceci?... Que s'est-il donc passé? Sûrement il vient de
nous arriver un grand bonheur...


Elle ne tarda pas à savoir ce qui en était, car les bergers
s'empressèrent de raconter les merveilles dont ils avaient été les
témoins.

À qui voulait les entendre, ils racontaient comment les anges leur
étaient apparus, comment, sur leur invitation, ils s'étaient rendus
à Bethléem, où dans une étable ouverte à tous les vents, ils avaient
trouvé le Sauveur, un tendre enfant couché dans une crèche.

Ce récit, fidèlement transmis au petit Joël, l'émut profondément.

--Il doit faire si froid dans l'étable, gémissait-il. Pauvre petit
Sauveur!... Mère, si je n'étais pas un misérable lépreux, je lui
enverrais ma couverture... Mais il n'y faut penser, je suis un lépreux.

--Qui sait? murmura sa mère, attendrie et pensive.

À la grande joie de l'enfant, elle prit la couverture, la roula, et,
d'un pas rapide, se dirigea vers l'endroit indiqué par les bergers.


Dans l'étable, par la porte en ruine, par les fentes des rochers, un
vent glacial pénétrait. Il y faisait bien froid et à genoux dans la
paille près de la crèche, le boeuf et l'âne soufflaient sur le divin
enfant.

Ses mains mignonnes croisées sur son coeur, il rêvait au salut des
humains. Il était bien beau, bien ravissant et la mère du lépreux
l'adora avec des transports de joie et de tendresse.

La Vierge bénie entre toutes les femmes regardait silencieuse,
attendrie.

--Il est le Sauveur de monde? lui dit Sophronie.

--Oui, il régnera sur les âmes, et son règne n'aura point de fin.

La voix de Marie était si douce, que l'humble visiteuse osa demander:

--Pourquoi l'avez-vous couché sur la paille au lieu de le tenir dans
vos bras?

--C'est qu'il est le Rédempteur venu pour expier, pour souffrir,
répondit la jeune mère; et son regard, qui respirait une compassion
ineffable et profonde, s'arrêta sur l'enfant.

La veuve aurait voulu les regarder toujours, mais elle pensa au petit
Joël qui l'attendait et dit à la Vierge:

--Vous êtes une heureuse mère. Moi, mon enfant est un lépreux... un
objet d'horreur, de dégoût... Il n'a jamais vu la lumière du jour,
mais il a un coeur généreux, mon petit Joël, et c'est de sa part que
je viens. Il a su que l'enfant est couché au froid sur la paille et
il lui envoie sa couverture.

La Vierge écoutait, émue, mais souriante.

De ses belle mains, elle prit la couverture que la mère du lépreux
avait déposée à ses pieds; elle l'étendit sur le divin bébé qui
n'avait pas de nom encore, et elle murmura:

--Il a eu pitié de vous, ayez pitié de lui.

  *  *  *  *  *  *  *  *  *

Le feu s'éteignait au foyer de la veuve et le petit Joël sentait
le froid le gagner, quand il entendit comme un bruissement d'ailes,
autour de son lit.

Des mains qui n'étaient pas celles de sa mère étendaient sur lui une
couverture moëlleuse, parfumée, et une voix, la plus douce qu'il n'eût
jamais entendue, lui dit à l'oreille.

--Celui que tu as voulu secourir m'envoie vers toi. Tu vas voir la
lumière du jour; ton corps va devenir sain et beau.

Au même instant, dans toutes ses veines, l'enfant sentit courir un
sang nouveau, généreux; ses yeux s'ouvrirent et il vit un ange,
rayonnant de gloire, penché sur lui.

Ravi, mais tremblant de crainte, il ferma les yeux.

--Ne crains rien, Joël, lui dit l'ange. Sur la terre, s'est levée la
lumière qui éclaire la vie et la mort. Loue le Seigneur. À cause de
Celui qui est là, dans l'étable, couché sur la paille, les malheureux
seront désormais des êtres sacrés.

Souriant, il fit un signe et, à côte du lit de Joël de la terre
battue, surgit un arbre magnifique, lumineux, tout chargé de fruits,
de bonbons, de jouets étincelants.

Le petit Joël poussa un cri d'admiration.

--Aime l'enfant de Bethléem, dit l'envoyé céleste. Et il disparut.




Les missionnaires des Esquimaux


On n'a pas oublié le Père Turquetil et le Père Leblanc, partis en 1912
pour se dévouer à l'évangélisation des Esquimaux. Tous deux sont
Français [Le Père Turquetil est normand et a passé une douzaine
d'années dans les missions de l'Ouest: le Père Leblanc, tout jeune
encore, est breton.], mais c'est à Montréal que ces courageux oblats
se préparèrent à s'en aller vivre au désert de glace.

Faut-il dire que leurs préparatifs ne rappelaient guère ceux des
explorateurs que la passion des découvertes, l'amour du lucre, ou de
la gloire poussent vers le pôle. Pour protéger ceux-ci, toutes les
ressources de la civilisation et de la science sont mises à
contribution... Ils partent avec un personnel nombreux, capable
d'effort, d'endurance, rompu à toutes les fatigues, expert à tous les
travaux. Et pourtant, combien ont péri dans les solitudes blanches!
... Combien y dorment dans le linceul de glace!... Et quelle terrible
récit ceux qui sont revenus ont fait de leurs souffrances!...

Les deux missionnaires emportaient ce que la charité leur avait donné:
des comestibles, du bois préparé pour une maison-chapelle, un poèle,
beaucoup de charbon, quelque livres, les objets nécessaires au culte,
un harmonium et une caisse contenant vingt-cinq livres de terre
végétale où le Père Leblanc espérait faire fleurir des pensées. Les
deux missionnaires s'en allaient seuls à tous les périls et n'en
semblaient pas moins au comble de leurs voeux. Leur entrain, leur
allégresse charmaient tous ceux qui les approchaient, les moins
croyants ne pouvaient se défendre d'une émotion de respect.

Ces missions de l'extrême-nord sont les plus terribles qu'il y ait au
monde, personne ne l'ignore. Les partants savaient quels dangers et
quelles souffrances les attendaient. Hommes de chair et de sang, ils
devaient en avoir l'appréhension profonde. Mais des âmes jusque-là
abandonnées les attendaient; ils s'estimaient favorisés, heureux
infiniment, d'être envoyés aux plus misérables des créatures
humaines... à ces martyrs du froid, qui passent l'hiver polaire
blottis comme des taupes dans leurs tanières de glace.


M. Édouard Drumont, parlant des missionnaires, a dit fort justement:
"On ne voit bien l'héroïsme de ces vaillants que lorsqu'on médite sur
soi-même, lorsqu'on réfléchit à ses faiblesses, lorsqu'on constate
quel tribut ceux mêmes qui ne sont pas du troupeau d'Épicure payent au
sensualisme humain." Oui, plus ou moins, nous sommes tous les esclaves
du bien-être, du confortable. Personne n'oserait contredire,
là-dessus, l'illustre journaliste. Et d'ailleurs, il suffit de n'être
pas héroïque pour s'épouvanter à l'idée de ce qu'est la vie au pays
des vents meurtriers et du froid mortel.

"Nulle description ne saurait donner une idée exacte de l'intensité du
froid pendant les six mois d'hiver de cette partie du monde. Les
rochers éclatent avec le bruit du tonnerre; dans la hutte pleine
d'habitants, la vapeur qu'exhalent les poumons de l'homme retombe sur
lui en flocons de neiges; le vin et les spiritueux se changent en
blocs de glaces; la neige brûle comme un caustic; le plus léger
contact du fer avec la peau enlève aussitôt l'épiderme; les semelles
de vos chaussures peuvent brûler avant que vous ne sentiez la moindre
chaleur du feu; le linge retiré de l'eau bouillante prend à l'instant
la rigidité d'une feuille de métal; et la présence de pierres
chauffées dans votre lit n'empêche pas la gelée de raidir vos draps
autour de vos membres transis", écrivait, des régions polaires, lord
Dufferin. [Letters from high latitudes.]

S'il faut du courage pour s'aventurer en été dans cet affreux pays,
quelle trempe ne faut-il pas à ceux qui s'y établir seuls, sans les
innombrables protections nécessaires.

De Chesterfield Inlet, où le Père Turquetil et le Père Leblanc se sont
fixés, il faut faire plus de six cents lieues en traîneau à chiens
pour mettre une lettre à la malle. Grâce à l'obligeance des agents,
les braves missionnaires ont pourtant donné de leurs nouvelles. Partis
de Montréal le 23 juillet 1912, ils débarquèrent à Chesterfield Inlet,
le 3 septembre. La Compagnie de la Baie d'Hudson venait d'y établir un
petit poste de traite: soit une maison de vingt-quatre pieds sur
trente, qui servait à la fois de résidence, de magasin et de dépôt.

C'était encore l'été, mais l'été pâle et mourant des régions
arctiques. Sur la côte pétrifiée par le froid, on ne retrouver rien de
la grâce et du charme de la terre: les missionnaires n'aperçurent pas
le moindre indice de végétation, pas un arbre, pas un brin d'herbe,
pas une mousse.

Au mois d'août 1881, l'expédition Greely trouva, beaucoup plus au
nord, des pentes, des collines couvertes de verdure; au pied des
glaciers une moraine argileuse était même toute fleurie de pavots d'un
jaune clair. [Dans les glaces arctiques.]

On sait que ce n'est pas au pôle que le froid est le plus intense,
mais vers le 70e degré de latitude. Chesterfield Inlet est au 64e
degré. Là, pas un pouce de terre cultivable. Des pierres, des
pierres, rien que des pierres dans ce pays qui sent la mort. Pour
trouver quelques arbres, il faut, d'après les naturels, faire plus
de cent lieues.

Une vingtaine de tentes de peaux de phoques abritaient les Esquimaux
venus pour la traite. Les oblats visitèrent toutes ces tentes. Leur
costume, le crucifix qu'ils portaient à la ceinture, disaient aux
sauvages qu'ils n'étaient pas des hommes ordinaires. Et, avec une
curiosité profonde et bienveillante, ils examinaient les religieux
venus pour jeter le germe béni de la foi dans leur épouvantable patrie.

"Tout ce monde, écrit le Père Turquetil, nous suit des yeux. S'ils
parlent ou chuchotent entre eux, leurs regards, leurs signes indiquent
qu'ils ne parlent que de nous... L'impression qu'ils nous font est
toute à leur avantage. Que pensent-ils de nous?..."


"Eh bien! vous voici à Chesterfield, disent les marins aux religieux.
Êtes-vous bons charpentiers?... Savez-vous faire le pain?"--Oui,
depuis plusieurs années, le Père Turquetil se prépare à son terrible
apostolat. Il entend parfaitement les travaux de construction. Mais le
brouillard, les _icebergs_ ont retardé le bateau. L'hiver approche et,
pour se mettre à l'abri, il va falloir une grande diligence.

En voyant débarquer le bois tout préparé pour la maison-chapelle, les
Esquimaux comprirent que les étrangers allaient demeurer, et, avec
intelligence et bonne volonté, ils aidèrent au déchargement du
steamer. Le _Nascopie_ ne fut que deux jours à Chesterfield Inlet.

Le matin du 5 septembre, le Père Turquetil et le Père Leblanc dirent
adieu aux marins. La situation rendait cet adieu impressionnant. Une
émotion forte et douloureuse dut étreindre les coeurs. Les
missionnaires descendirent dans leur canot, et comme ils prenaient les
avirons, les cris éclatèrent à bord: _Hip! hip! hurrah! good bye! good
luck!_... Puis, le _Nascopie_ leva l'ancre, s'ébranla, et, lançant
quelques sons de sirène en dernier adieu, il disparut bientôt à
l'horizon. Les missionnaires étaient seuls sur les côtes de la mer
glaciale, sans autre ressources que ce qu'ils avaient appris ou
apporté de la civilisation.

Il fallait se bâtir un abri au plus vite. Bientôt viendrait l'horrible
froid, la longue nuit polaire. Les oblats avaient devant eux un
formidable labeur; mais cette pensée, semble-t-il, ne les affectait
guère. Pleins de joie et de courage, ils dressèrent d'abord leur
tente qu'ils attachèrent aux rochers d'alentour. Dans cette habitation
provisoire, ils purent dire la messe. Jamais encore le saint sacrifice
n'avait été offert dans cette région! "Combien nous sommes heureux, on
ne saurait le croire", dit le Père Turquetil.

Un vent furieux s'éleva: la tente se gonflait, s'agitait, frappait de
tous côtés, comme si elle allait s'arracher. Mais le vent tombé, les
religieux constatèrent avec joie que la charpente de leur maison avait
soutenu sans fléchir les efforts de la tempête.

Ils engagèrent quatre Esquimaux. Ces hommes qui ne construisent que
des maisons de neige, sont fort adroits. À la fin de la deuxième
semaine, la maison-chapelle, qui a trente pieds de long, seize de
large, douze de haut, était toute boisée en dehors.

On mit la porte, on installa le poèle, on transporta le bagage et les
caisses qui remplissaient la tente. Les missionnaires avaient un abri.
Bientôt le poèle ronfla, la douce chaleur se répandit. Les nuits
avaient été bien fraîches sous la tente. Une salle chauffée, c'était
la civilisation! Les missionnaires se trouvaient heureux d'autant plus
que la neige tombait abondamment.


Rien n'était fait à l'intérieur. Mais, le lendemain, dimanche (22
septembre), il y eut messe solennelle. Les Esquimaux venus pour la
traite furent tous invités, et afin de donner à ces païens une haute
idée du saint sacrifice, les religieux, moulus de fatigues, passèrent
une grande partie de la nuit à tout disposer.

Deux barils de biscuits servent de support à l'autel improvisé,
quelque planches embouvetées en forment la table, deux petits barils
de clous servent de gradins; une boîte vide, recouverte de soie rouge
et or, remplace le tabernacle; de grandes couvertures rouges sont
drapées au-dessus de l'autel. Tout ce qu'on a donné de beau aux deux
oblats est tiré des caisses: "Si nos bienfaiteurs avaient pu voir
l'usage que nous avons fait de leurs dons," écrit le Père Turquetil,
"ils auraient compris quel bien on peut faire en aidant les
missionnaires. Notre autel était vraiment beau." Le Père Leblanc en
était enthousiaste et s'écriait: "Que vont dire les Esquimaux demain?"


Ils vinrent tous, Le Père Turquetil les rangea en bon ordre d'après
l'âge et la taille, les hommes d'un côté, les femmes de l'autre. Les
hommes, qui ne purent se placer sur les bancs improvisés, grimpèrent
sur les piles de bois au fond de la maison.

Ces sauvages sont loin d'être démonstratifs, mais les visage
trahissaient la surprise et la joie. La statue du Sacré-Coeur, qui
dominait le tabernacle, plus que tout le reste attirait les regards.

La messe commença. Le Père Leblanc officiait, le Père Turquetil tenait
l'harmonium. Il avait à sa portée un timbre à carillon, et au signal
qu'il donnait, les assistants se levaient ou s'asseyaient avec
ensemble.

Les Esquimaux se tinrent comme les gens civilisés et la messe finie,
ils entourèrent le Père Turquetil qu'ils assaillirent de questions.

Le Père qui baragouine un peu l'esquimau, tâcha de leur dire: "Ce
n'est pas pour les peaux de boeuf musqué et de renard blanc que mon
compagnon et moi nous sommes venus. C'est pour vous que nous sommes
ici. Partout l'homme doit mourir et nous voulons vous rendre heureux
après la mort."

Les sauvages promirent de revenir. Le Père distribua ensuite quelques
poignées de bonbons pour les petits enfants. "Chacun remercia avec
effusion, mais sans bassesse ni enfantillage", dit le missionnaire.


Les Esquimaux rencontrés à Chesterfield ont fort surpris les oblats.
Qu'ils existent, dans ces contrées en dehors du domaine de la vie,
c'est bien le résultat le plus étonnant de l'énergie, de l'industrie
humaine. Et les misères infinies de leur existence ne les ont pas
abrutis. Au contraire, il semble que les difficultés aient fort
développé leur intelligence et leur volonté. À tout ce qu'ils font,
ces Esquimaux apportent une application, un soin extraordinaires. Sans
autres instruments que ceux qu'ils font eux-mêmes, en pierre, en os,
en ivoire, ils construisent des canots, des traîneaux d'une légèreté,
d'une solidité merveilleuses. Ils sont disséminés sur un espace de
huit cents à neuf cents milles. Les missionnaires auront à voyager
beaucoup et bien loin pour visiter ces camps, et ces voyages
entraînent des souffrances incompréhensibles, des dangers
épouvantables. Avant tout, il faut apprendre la langue. Aussi, sur les
murs, et un peu partout dans la maison-chapelle, il y a des cahiers
minuscules, des feuilles volantes, où l'on couche les mots saisis en
travaillant, en faisant la cuisine. Le soir, on tâche de mettre par
ordre alphabétique ce que l'on a appris durant le jour.


Grâce à un travail acharné, l'intérieur de la maison-chapelle fut
bientôt lambrissé et à la mi-novembre l'autel était fini. "La chapelle
est belle pour le pays", [Cette chapelle est si petite que les
assistants, l'harmonium et le servant de messe sont en dehors.] écrit
le Père Turquetil, et il envoie mille bénédictions aux bienfaiteurs.
C'est grâce à leur charité qu'il y a enfin un foyer de vie divine dans
ces immenses régions polaires.

Les missionnaires y adorent Celui dont la présence dissipe toute
angoisse, toute tristesse. Mais cette petite chapelle au milieu de la
maison n'est pas ce qu'il faudrait aux pauvres infidèles. Malgré son
bel autel et le minuscule chemin de la croix, elle n'a rien de ce qui
fait d'une église une maison à part, rien de ce qui lui donne son
caractère imposant, son attrait religieux. Les missionnaires rêvent
d'une église toute consacrée à la prière, qui crée une _atmosphère
catholique_, qui oriente vers la bonté infinie, vers la beauté
suprême, les habitants de ce royaume de la mort.

L'église est un _édifice spirituel, âme qui aide à former les âmes_.
[M. Maurice Barrès.] Si c'est vrai partout, combien plus encore chez
les pauvres païens, dont la pensée est si étrangère aux idées
surnaturelles. "Ils n'ont jamais vu, ni entendu, ni soupçonné rien qui
eût trait à la religion," disent les missionnaires.

"Ceux d'entre eux qui ont eu quelque contact avec les blancs n'ont
jamais remarqué le moindre signe religieux chez ces trafiquants, dont
la plupart n'ont d'autre dieu que l'argent ou le plaisir."

Heureux donc ceux qui aideront à construire une église au pays des
Esquimaux! Ils attireront vers le Christ de courageuses peuplades,
infiniment misérables et trop longtemps abandonnées.


L'ours blanc rôde sur les côtes; on voit ses traces tous les jours à
Chesterfield. Mais le froid et l'humidité sont les deux grands
ennemis. Le frimas s'attache aux habits, aux pierres; il charge le
vent d'un mitraille de grésil qui aveugle et transperce.

Dès le mois d'octobre, la maison des missionnaires semble un bloc de
glace. Les Esquimaux ne pouvant plus tenir dans leurs tentes, se
construisent des iglos (maisons de neige). Pour se réchauffer et
s'éclairer, ils n'ont que la misérable lampe en pierre creusée, où
brûle un peu de mousse trempée dans l'huile de phoque. Encore, s'ils
pouvaient ne pas sortir, disent les missionnaires avec compassion.
Mais pour ne pas mourir de faim, il faut aller à la chasse.

Et c'est le pays des brumes intenses, des tourbillons de neige, des
ouragans irrésistibles.


"Il faut venir ici, écrit le Père Turquetil, pour savoir ce qu'est le
vent, par un froid de cinquante degrés. Ce vent furieux emporte
d'épais tourbillons de neige. Inutile d'essayer de lutter contre lui.
Toute la force, tout le courage de l'homme n'y suffit pas. Le vent
soulève la neige en blocs massifs. Cela roule, se brise contre les
jambes, empêche de rien voir du chemin et des obstacles. Personne ne
met le nez dehors. Un Esquimau même ne saurait alors suivre aucune
direction. Je ne parle que de ce que nous avons vu aux alentours, tout
près de la maison, et cela, au mois de novembre, quand nous ne sommes
pas encore en hiver... Il suffit de sortir un instant pour se sentir
presque en danger. Aussitôt rentrés, comme nous apprécions notre
demeure! Comme elle nous paraît belle, grande et chaude, notre petite
maison! Il ne se passe pas de jour, que nous ne pensions à nos
bienfaiteurs. Qu'aurions-nous pu faire sans eux?... À qui
devons-nous notre petite maison-chapelle, qui nous abrite contre le
froid, la tempête? Jamais nous n'aurions pu résister sous la tente ou
dans une maison de neige. Nous comprenons la valeur des sacrifices
qu'ont faits et font encore pour nous tant d'âmes généreuses et nous
prions le bon Maître de récompenser, au centuple, ces grandes
charités. Si nous, pauvres missionnaires, isolés et comme perdus dans
ces déserts de glace, nous apprécions tant ces bienfaits, qui croira
que le bon Dieu les oubliera ou les laissera passer inaperçus? Merci,
mille fois, vous tous bienfaiteurs, connus ou inconnus; continuez et
achevez la belle oeuvre que vous avez entreprise... Nous voulions des
âmes à sauver! Il y en a, elles sont, ou du moins nous paraissent, bien
disposées. Nous espérons, nous avons la conviction que nous leur
ferons du bien. Comme nos anciens Pères, les oblats de Marie Immaculée
apôtres du Nord-Ouest, nous aurons bien des difficultés et des
épreuves, mais si nous obtenons de Dieu d'être des pêcheurs d'hommes,
des convertisseurs d'âmes, nous serons toujours heureux, contents et
pleins de reconnaissance envers le bon Maître qui nous a acceptés pour
ses ouvriers, envers notre chère congrégation qui nous a faits
apôtres, envers toutes les âmes que leur charité a faites les
intermédiaires entre Dieu et nous pour nous aider, pour nous soutenir,
nous encourager dans cette entreprise si belle: la conversion d'un
peuple nouveau à l'Évangile. _Seigneur, donnez-nous des âmes, nous ne
demandons rien autre chose--Da animas, coetera tolle_. [Lettre du Père
Turquetil.]

C'est en 1912 que le Père Turquetil écrivait cette lettre à Mgr
Charlebois. On fut ensuite plus d'un an sans recevoir un seul mot des
missionnaires. Aussi l'angoisse était grande à leur sujet.

Mgr Charlebois savait que les approvisionnements envoyés en 1913, par
le steamer de la Compagnie de la Baie d'Hudson, avait été débarqués
sur le rivage de Fort Churchill, où ils étaient restés, le bateau qui
devait les prendre et les rendre à Chesterfield Inlet étant arrivé
trop tard pour s'aventurer jusque là. Privés de ces secours, comment
les oblats avaient-ils pu passer l'hiver?...

En janvier, un homme venant de Fort Churchill avait dit à Mgr
Charlebois que, d'après les sauvages, les missionnaires n'avaient plus
de charbon et s'étaient réfugiés chez les traiteurs.

Heureusement, la nouvelle était fausse. Les religieux n'ont pas été
réduits à quitter leur demeure. Ils y ont vécu dans une grande pénurie
de toutes choses, sans nouvelle aucune de la civilisation. Mais
d'après les lettres reçues récemment, leur courage n'est pas abattu.


"Tout est à l'encontre de nos prévisions et de notre attente, écrivait
le Père Turquetil à Mgr Charlebois le 1er février dernier, la vie en
sera d'autant moins monotone... N'ayant rien reçu du monde civilisé,
nous comptions sur le caribou du pays pour nous aider à joindre les
deux bouts en fait de vivres. Or, il n'y en a pas eu un seul de tué,
aux environs, depuis l'été dernier et nos provisions s'épuisent
vite... Le 12 octobre, n'ayant plus de pétrole pour la cuisine, nous
enlevons le gros poèle de chauffage et installons à sa place un
fourneau de cuisine qui devra tant bien que mal chauffer la chapelle et
la salle. Ce ne sera qu'à la dernière extrémité que nous nous
résoudrons à tenir deux poèles constamment allumés. Ce serait une
dépense au-dessus de nos forces, et nous serions vite à court de
combustible."

Le froid cruel, toutes les épreuves qui se succèdent, et dont il faut
lire le récit, n'altèrent pas la joyeuse humeur des missionnaires.


"Le bon Dieu nous a mis au coeur, disent-ils, un grand désir de faire
quelque chose ici et notre coeur et notre attention se portent à
l'étude de la langue... Nous avons de fréquentes visites d'Esquimaux.
Si ce sont des gens du camp, nous n'en profitons guère, parce que,
habitués à notre façon de parler, ils ne nous corrigent pas et
emploient volontiers notre jargon pour se mettre plus à notre portée.
Les étrangers en visite nous sont plus utiles, mais d'une façon
originale. Ils éclatent franchement de rire à notre nez, jusqu'à s'en
rouler par terre. Nos quiproquos font fortune, on les répète partout,
et nos gens ne nous corrigent qu'après s'être bien amusés à nos
dépens. Les enfants sont nos meilleurs professeurs, quand ils jasent,
badinent, et jouent autour de nous. Voilà notre étude. Nous sommes
loin du silence des classes et du sérieux des maîtres qui s'évertuent
à se faire comprendre. Ici l'élève a tout à faire, sa grammaire et son
dictionnaire, il n'a que son oreille, sa langue, et quantité de petits
cahiers qu'il corrige à tout instant. Malgré tout, nous faisons de
réels progrès et cela nous console."

C'est le grand résultat obtenu jusqu'ici. Quand aux dispositions des
Esquimaux, le Père Turquetil ajoute: "Dieu seul connaît le fond des
coeurs. Bien des gens nous demandent si nous allons repartir l'été
prochain ou l'année suivante. Que nous restions ici pour notre vie,
ils en semblent heureux, mais cela les surpasse. Ils ne comprennent
rien à la vie du prêtre missionnaire. On nous prend pour des sorciers,
ayant commerce avec l'esprit qui régit les blancs, tout comme leurs
conjureurs leur servent d'intermédiaires avec leurs dieux ou déesses
de la mer qui, pensent-ils, président aux destinées des animaux et des
hommes en ce pays... Leur religion n'est qu'un misérable esclavage qui
se résume en un mot: la crainte de la mort. Ceci explique comment et
pourquoi les Esquimaux ont tant à coeur de garder nombre d'observances
ridicules qui constituent le fond de leur éducation sauvage et sont la
grande cause de leur pauvreté. Par exemple, nos gens ne peuvent, sans
crainte de déplaire à leur dieu ou déesse _naliayork_, préparer leurs
habits d'hiver, tant qu'ils sont sous la tente. Il leur faut une
nouvelle maison de neige construite sur la glace des lacs d'eau douce.
Ceux qui travaillent les peaux de caribou ne peuvent aller à la chasse
sur la mer, et _vice-versa_. Même ceux qui s'abstiennent de toucher
aux peaux de caribous, afin de pouvoir chasser le phoque et le morse
pour avoir de la viande et de l'huile, ne peuvent apporter un seul
morceau au camp tant que dure le travail des peaux. Ainsi le veut leur
religion. Quand on travaille la peau des animaux de terre, il faut
vivre de viande de même provenance: mêler l'un et l'autre, ce serait
la mort certaine! Essayer de raisonner, inutile; se moquer n'est pas
toujours facile, quand les enfants crient la faim et que la pauvre
mère croit qu'ils vont mourir s'ils mangent de la seule nourriture en
main, le phoque. J'ai dit qu'il n'y a pas eu un seul caribou de tué,
depuis l'été, on comprend que nous n'avons pas eu le coeur de refuser
des secours en cas extrême."


L'été dernier, à Chesterfield Inlet, c'est à la pleine lune de juillet
que la glace s'est détachée du rivage pour aller flotter au large. La
belle saison était arrivée et, entre les pierres du sol, surgirent
quelques petites fleurettes rouges et blanches.

Les lettres ne disent pas quel parti le Père Leblanc a tiré de la
caisse de terre végétale, emportée de Montréal. Il est bien à craindre
qu'il n'ait pas vu s'épanouir sa fleur préférée--la pensée.

Mais dans ces régions horribles, on sent que les missionnaires sont
heureux. Le feu apporté par le Christ à la terre brûle en leurs coeurs
et d'après le Père Turquetil "vivre si près du Saint-Sacrement adoucit
tout." Qu'importe que les vents rugissent, que la petite maison craque
lugubrement et menace de s'enlever, puisqu'on ne peut s'éveiller sans
apercevoir un reflet de la lampe qui brûle devant le Maître!

Dieu aidant, ces héroïques oblats espéraient pouvoir commencer à faire
le catéchisme à Pâques. Ils nourrissent de beaux rêves apostoliques,
mais, disent-ils: "Les moeurs des Esquimaux offriront bien des
difficultés à leur conversion... Ce que nous en avons pu voir ne se
décrit pas....


"Allons, âmes généreuses qui avez tant à coeur le salut de ces pauvres
païens, qui avez donné si largement de votre nécessaire même pour leur
venir en aide, une prière, s'il vous plaît, une prière fervente, de
celles qui emportent tout. Honneur et bénédiction mille fois à l'âme
ignorée des hommes sans doute, mais connue de Dieu, qui nous obtiendra
de faire la première brèche à l'empire du démon sur ces âmes."



Les débuts de la mission


Bientôt trois ans que le P. Turquetil et le P. Leblanc quittaient
Montréal pour se rendre au pays des Esquimaux.

Obéissant à leur supérieur, ils s'en allaient jeter la semence de vie
dans le royaume de la mort--dans cet épouvantable désert de glace où
l'on dit que pas un homme civilisé ne peut vivre, plus de deux ans,
sans perdre la saison.

Ceux qui s'intéressent à cette mission lointaine--la plus rude que
l'imagination puisse concevoir--demandent parfois si elle progresse.

Hélas! non. D'abord il fallait apprendre la langue et maintenant que
les Oblats l'entendent bien, ils constatent que christianiser les
Esquimaux sera une oeuvre bien lente, bien laborieuse. Ces infortunés
semblent asservis pour jamais à leurs superstitions et tiennent les
missionnaires pour des sorciers.

"Inutile de raisonner avec eux, écrivait le P. Leblanc, en septembre
1914. Vous y perdriez votre latin, votre temps, peut-être aussi votre
patience.

"Nous n'avons pas encore de chrétiens. Chaque dimanche, depuis le jour
de la Pentecôte, le P. Turquetil fait un essai de catéchisme, en
esquimau, avec chants de cantiques; quelques personnes répondent à notre
invitation; mais jusqu'ici il ne semble pas y avoir chez ces gens un
grand désir d'entendre parler de choses si étranges pour eux et qui
heurtent leurs croyances superstitieuses. Vous le voyez, notre
ministère n'est pas très consolant... Deux ans passés au milieu de
païens dont on ne peut encore que balbutier la langue, qui n'ont
aucune idée de Dieu et de la religion... Deux ans passés dans un pays
où pendant onze mois de l'année (je pourrais dire douze) on ne voit
autour de soi que neige et glace, sans un arbre, sans un bouquet de
verdure, sans rien qui repose les yeux fatigués de cette éclatante
blancheur... Deux ans sans avoir vu pour ainsi dire un seul dimanche,
sans avoir entendu le joyeux son des cloches... Deux ans surtout
sans rien savoir de tous ceux que l'on aime...

"Dans une mission établie le missionnaire n'est pas seul. Il y a
autour de lui des gens qui pensent et prient comme lui. Ici ce n'est
pas la même chose. Nous sentons qu'au milieu de nos gens, au moral
comme au spirituel nous sommes, pour le moment du moins, isolés. Les
Esquimaux ont une vie si différente de celle des blancs et surtout ils
ont tant de superstitions. Il faudrait écrire des cahiers entiers,
si je voulais vous raconter tout ce que j'ai vu et entendu en fait
de superstitions. Les jours se ressemblent à peu près tous. C'est
toujours la solitude (du moins relative) et le désert avec l'immensité
de l'océan. L'hiver ne nous a quittés qu'au commencement de juillet et
nous avons eu de la glace jusqu'au mois d'août. Pour le moment nous
sommes dans ce que nous aimons à appeler la belle saison. Ne croyez
pas que nous soyons incommodés par les chaleurs. Pour sortir il faut
encore être habillé comme en hiver en France."


Vers la mi-juillet, les missionnaires, très dénués, organisèrent avec
le traiteur et quelques Esquimaux une excursion sur une île voisine où
l'on espérait faire provision d'oeufs de canes. La glace bordait
encore le rivage. On y traîna un bateau qu'on mit à flot et l'on fit
voile vers le large, à travers les glaces flottantes. Les recherches sur
l'île furent inutiles: les renards avaient dévoré les oeufs, on ne
trouva que quelque coquilles. Et au retour la glace amenée par le vent
et la marée montante fermait la route jusqu'au rivage.


"Figurez-vous, dit le P. Leblanc, une immense nappe d'eau recouverte
d'énormes glaçons. Tous ces glaçons se touchent par quelques points,
laissant voir par-ci-par-là quelques flaques d'eau plus ou moins
grandes. Poussés par le vent et la marée ils tournent sur eux-mêmes,
se heurtent les uns contre les autres, s'effritent et parfois se
brisent avec fracas. C'est sur ce pont mouvant que nous devons passer
en traînant derrière nous un bateau de près de trois mille livres
pesant. Représentez-vous une quinzaine d'être humains, dont cinq ou
six sont des enfants, sautant de glaçon en glaçon, tantôt faisant
monter le bateau sur la glace, tantôt le faisant glisser d'un glaçon
sur l'autre, tantôt le remettant à l'eau pour le remonter un peu plus
loin sur un autre glaçon et continuant ce manège pendant cinq ou six
heures. Ces glaçons dansent et vous font danser avec eux au grand
amusement des Esquimaux pour qui cette périlleuse marche est un
véritable sport."


La glace flottante ne disparut qu'au mois d'août. Alors arriva le
poisson. Le P. Leblanc avait préparé des rets qu'il tendit comme les
Esquimaux. Chaque jour à marée basse il allait les visiter. C'était sa
meilleure distraction, son grand plaisir.

Les missionnaires n'avaient plus d'autre nourriture que le poisson.
Leurs provisions étaient tout à fait épuisées et le bateau
anxieusement attendu n'apparaissait pas. Avait-il péri? Comme l'année
précédente, ne recevrait-on ni nouvelles, ni secours. Pensées
terribles auxquelles les Oblats ne s'arrêtaient point. Plusieurs fois
le jour, ils escaladaient les rochers pour interroger l'horizon, mais
les regards se fatiguaient en vain à scruter le large.

Dans cette attente mortelle, le courage des religieux ne défaillit
point. Le 3 septembre, second anniversaire de leur arrivée, ils
arborèrent le drapeau aux trois couleurs sur leur maison pour lui
_donner un air de fête_.

Enfin, le dimanche, 13 septembre, alors qu'on n'osait presque plus
espérer, un grand cri retentit au dehors, à l'issue de la messe: "Le
bateau arrive!"

C'était vrai. Il était encore loin, mais avec sa lunette, le P.
Leblanc put l'apercevoir et à trois heures, le _Pélican_ entrait dans
la baie.

Le capitaine était celui du _Nascopie_ qui avait amené les Oblats en
1912.

Les retrouver vivants et en bonne santé lui fut une grande joie. Il
leur fit les plus chaleureuses amitiés et leur remit immédiatement
leurs lettres. L'équipage, tout protestant, montrait aux Pères une
ardente bonne volonté. Mais une tempête épouvantable retarda jusqu'au
16 le déchargement, et aussitôt après, le steamer quitta Chesterfield
pour n'être pas retenu par les icebergs qui couvriraient bientôt la
baie.

On imagine la tristesse des missionnaires en le voyant disparaître, en
se retrouvant seuls dans cette solitude affreuse. Les ardeurs
premières s'étaient calmés, ils n'avaient plus d'illusions, ils
savaient combien lent et ingrat serait leur apostolat. "Le serviteur
n'est pas au-dessus du Maître", et le missionnaire rencontre
fatalement ces rebuts, ces obstinations, ces mépris du don de Dieu qui
furent le martyre intérieur du Christ. C'est la souveraine souffrance
de ces âmes apostoliques. "Dieu veuille soutenir notre courage, dit le
P. Leblanc. Nous semons dans la peine, mais un jour peut-être nous
récolterons dans la joie."

Et il raconte que le 28 août, il a pu, sans qu'on s'en doutât,
baptiser une petite mourante de quatre ans qui, le lendemain,
s'envolait au ciel.

Les Esquimaux ne touchent point les morts. C'est l'une de leurs
superstitions. Le Père offrit donc aux parents de se charger de la
sépulture et ils acceptèrent avec reconnaissance, _ne voulant pas que
leur fillette fut mangée par les chiens_.

Ensevelie dans une peau de caribou, la bienheureuse enfant repose sur
le roc au sommet d'une colline, entre des pierres qui lui forment un
cercueil. Celui qui lui a ouvert les cieux l'implore avec une tendre
confiance et demande qu'on prie beaucoup pour les infortunés auxquels
ils ont été envoyés.

Dans leur isolement formidable, sous les blêmes soleils et dans la
nuit sinistre, un écho du chant du départ revient parfois aux
missionnaires:

  "Sur terre, il n'a plus de patrie,
  La croix lui reste et toi Marie."

C'est par la souffrance que s'étend le règne du Crucifié. Ses envoyés
le savent, ils sont préparés à boire le calice jusqu'à la lie. Aux
heures des dégoûts mortels, des acablantes tristesses, ils comptent
que la Vierge, Reine des Apôtres, relèvera leur courage. Et quand ils
auront souffert tout ce qu'ils doivent souffrir, ils espèrent que la
divine Croix,--comme un soleil ardent,--attirera les misérables
habitants des tanières de glace.



La Fin





This site is full of FREE ebooks - Project Gutenberg Australia