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Title:      L'Obscure Souffrance
Author:     Laure Conan
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eBook No.:  0600171.txt
Edition:    1
Language:   French
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Date first posted:          February 2006
Date most recently updated: February 2006

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Title:      L'Obscure Souffrance
Author:     Laure Conan






Laure Conan

L'Obscure Souffrance

La Vaine Foi
La Couronne de Larmes
Le Premier arbre de Nol
Les Missionnaires des Esquimaux


Prface
de
l'honorable Thomas Chapais

Qubec
MCMXXIV




PRFACE


Il y a de cela plusieurs annes, un de nos amis, trs pris de
littrature, entrait dans notre bureau, tenant  la main le plus
rcent fascicule de la _Revue de Montral_, priodique trs
brillamment rdig, que publiait M. l'abb Chandonnet. "Voulez-vous me
permettre, nous dit-il, de vous lire une page de cette revue. Je vous
demanderai ensuite ce que vous en pensez". Nous nous empressmes de
l'assurer que nous tions tout oreilles, et il commena sa lecture.
Bientt nous nous sentmes captivs par l'lvation de pense, par le
naturel, la distinction de style que rvlait ce fragment. Notre
admiration sincre ne fut pas lente  se manifester. "De quel auteur
franais sont ces lignes d'une si belle tenue?" demandmes-nous 
notre ami. "Elles ne sont pas d'un auteur franais, nous rpondit-il;
elles sont dues  la plume d'un crivain canadien, qui en est 
ses premires armes; et, de plus, cet crivain est une femme
habituellement loigne des centres intellectuels o peuvent
plus facilement germer, se nourrir et se dvelopper les talents
littraires." Nous exprimmes notre surprise, trs naturelle;
et, feuilletant le numro de la revue, nous vmes que l'oeuvre
d'imagination, simple et mouvante histoire, d'o provenait le passage
qui nous avait ravi, tait intitule _Un amour vrai_ et signe _Laure
Conan_.

Ce court roman, ou, pour mieux dire, cette nouvelle o l'auteur avait
condens beaucoup de hautes penses et de nobles sentiments, dcelait
un talent trs pur et une culture d'esprit peu commune. Elle fut
vivement gote dans le petit groupe de ceux pour qui l'closion d'un
crivain nouveau n'est pas une chose banale. Pour nous, ce premier
essai conserve encore tout le charme que nous lui trouvions nagure.
Il y a l des pages d'une touchante mlancolie qui remue l'me, et
d'autres pages qui l'lvent jusqu'aux rgions suprieures du devoir
et du sacrifice.

Nous avions connu, par une confidence de notre ami, la personnalit
modestement voile d'un pseudonyme. Et nous faisions des voeux pour
que cette plume si finement taille nous donnt d'autres oeuvres.
Notre dsir ne fut pas du. L'apparition d'_Angline de Montbrun_
justifia toutes les esprances qu'avait fait natre _Un amour vrai_.
Nous pouvons dire sans exagration que ce livre eut un grand succs.
Il le mritait par les qualits de premier ordre que l'on y voyait
briller. Le talent de l'auteur s'tait affermi et amplifi.
On y retrouvait, plus heureusement accuss, ses deux traits
caractristiques: la noblesse constante de la pense et la distinction
du style. Rien de bas ni de vulgaire, mais toujours l'lvation des
sentiments allie  la puret de l'expression. On a reproch parfois
 Laure Conan d'y avoir mis trop de tristesse. C'est que l'on a
peut-tre oubli combien cette tristesse est virile, quoique l'hrone
soit une femme, et comment la foi, la rsignation chrtienne, la
sublime acceptation de l'preuve, la transfigurent en vertu. Il y a
dans _Angline de Montbrun_ des pages admirables. Et l'on ne saurait
s'tonner de l'apprciation enthousiaste qu'en fit l'abb Casgrain dans
la belle prface dont le livre eut la bonne fortune d'tre orn.

_Angline de Montbrun_ avait consacr la rputation de Laure Conan.
Dsormais une oeuvre signe de ce nom se recommandait d'avance 
l'attention des lecteurs. En 1881 parut le roman _ l'oeuvre et 
l'preuve_. L'auteur y abordait un genre nouveau. La donne historique
se mlait  la trame de la fiction. Et naturellement le ton prenait
une accentuation plus grave. Pendant que l'imagination crait des
scnes et des situations captivantes, l'rudition leur donnait un cadre
de ralit et de vrit qui confrait  l'oeuvre un attrait spcial.

Poursuivant la mme veine et obissant  la mme inspiration, Laure
Conan crivit une autre oeuvre o l'histoire et le roman fraternisent.
Mais dans _l'Oubli_ on peut dire que l'lment historique joue le rle
de frre an. Le personnage de Lambert Closse, le valeureux major de
Montral, y est dessin avec une grande exactitude et une sret de
main remarquable. Pour composer son rcit, l'auteur avait tudi
l'ge hroque de cette ville fonde par Maisonneuve  travers tant
de prils et d'obstacles, et qui porta longtemps le beau nom de
Villemarie. Et elle s'tait prise de ces annales glorieuses o l'on
voit le dvouement patriotique s'allier  la ferveur religieuse pour
fonder, dans le sang et les larmes, sur les rives du Saint-Laurent,
une nouvelle France catholique. Lambert Closse tait ce vaillant qui
s'criait un jour: "Je ne suis venu ici qu'afin de mourir pour Dieu."
Sa noble figure est une des plus captivantes qui nous apparaissent
 travers les incompltes et trop brves relations de nos vieux
mmorialistes. Mais elle tait reste dans la pnombre o
l'insuffisance documentaire relgue trop souvent des vies cependant
admirables. Laure Conan a voulu remettre en lumire cet oubli. Mais
pour lui donner plus de relief, tout en observant les convenances et
les vraisemblances historiques, elle a appel  son secours une
autre figure qui ne fait que passer comme une ombre fugitive dans
les anciennes annales montralaises. Elle a voqu la douce et
intressante physionomie d'Elisabeth Moyen, la touchante femme
de Lambert Closse. Et, en crant quelques pisodes dlicatement
romanesques, prludes du lien sacr qui devait unir trop peu de temps
ces deux existences,  ct du coeur intrpide elle a montr le coeur
ardent du preux que la valeur guerrire ne pouvait rendre inaccessible
aux humaines tendresses. Ce dualisme, que l'on retrouverait dans bien
des vies clatantes ou obscures, donne  l'_Oubli_ un charme trs
vif. Avec ce beau livre, le talent de l'auteur allait recevoir une
haute conscration. Les admirateurs de Laure Conan eurent bientt la
joie d'apprendre que l'Acadmie franaise avait couronn l'oeuvre de
notre femme de lettres. Sa modestie trs sincre fut sans doute la
seule  s'en tonner. L'applaudissement du public fut universel.

Les tudes historiques que Laure Conan s'tait imposes pour crire ce
livre et celui qui l'avait prcd laissrent une empreinte profonde
sur sa carrire d'crivain. Elle voulut retracer, par une srie
d'esquisses, la figure de quelques-uns des fondateurs, des aptres,
des pionniers, de quelques-unes des femmes au grand coeur qui se
dvourent  l'oeuvre civilisatrice accomplie sur les rives du
Saint-Laurent: Champlain, Louis Hbert, Pierre Boucher, Jeanne Mance,
la vnrable Marguerite Bourgeoys. Ces tudes diverses ont t
recueillies dans un volume intitul _Silhouettes canadiennes_. Comme
on l'a dit justement ce livre vivra.

Il est bien temps que nous arrivions aux deux oeuvres auxquelles ces
lignes htives doivent servir de prface. _L'Obscure souffrance_ est
une tude d'me trs approfondie et trs mouvante. Ce n'est pas un
rcit, ce n'est pas un roman. C'est le journal imaginaire d'une
personne accable sous le poids de misres intimes et de tristesses
familiales. Rien de navrant comme l'analyse des amertumes dont ce
pauvre coeur est abreuv. Rien de beau comme la lutte qui s'y livre
entre les dgots, les rancoeurs, la dsesprance, et la foi en la
Providence, la filiale soumission  la volont divine. Le cri de la
souffrance morale, pouss par la jeunesse qui s'envole et rclame un
peu de terrestre bonheur avant de s'vanouir  jamais, alterne avec
l'accent profond de la conscience qui commande l'acceptation de
l'preuve, et la persvrance gnreuse dans l'accomplissement du
devoir douloureux. Toute _l'Obscure souffrance_ se rsume en cet
mouvant duo, ou mieux en ce dramatique duel intrieur. Il y a l des
pages d'une incontestable beaut. Voici la plainte de l'me souffrante:

"Oh! quelle cre et corrosive tristesse certaines larmes dposent au
plus profond du coeur! Quelle pntrante, quelle dangereuse amertume
elles rpandent sur la vie entire! On dit que le danger est partout.
Soit, mais les saines joies du coeur ne sont-elles pas un peu comme
les feuilles qui purifient l'air de bien des poisons? Au moins cela
me parat ainsi et je redoute l'avenir qui m'attend.

"S'il est des douleurs qui fortifient l'me, qui l'enrichissent, n'en
est-il pas d'autres qui la fltrissent et la desschent? Le vent et
l'orage donnent aux plantes plus de force et de vie. Mais qui n'a vu
de ces arbres dpouills, dchiquets, rongs jusqu'au fate par les
larves? Douloureuse image qui m'a fait songer plus d'une fois. Pour
peu qu'on s'observe, on sent si bien comme les chagrins misrables
appauvrissent l'me, la vulgarisent et la dflorent. C'est triste,
mais c'est vrai."

Ce gmissement d'un coeur oppress nous meut. Mais coutez la
contre-partie. C'est la conscience chrtienne qui prend  son tour
la parole:

"Qui sait, peut-tre n'est-ce vrai qu'autant qu'on souffre mal. Et
si je suis aussi sensible  mes peines, est-ce bien parce que je
les crois nuisibles  mon me? S'il y a du danger dans les rudes
antipathies qui dchirent le coeur, dans les rvoltes, les dgots de
tous les instants, il y en a aussi dans les douceurs de la vie, il y
en a surtout dans les transports, dans les enivrements du bonheur,
ceux-l les redouterais-je beaucoup?... Et faudrait-il bien du temps
pour m'y rsigner?... Oh! qu'on est peu sincre, mme avec soi-mme."

Ces analyses intimes sont, nous semble-t-il, d'une trs profonde
psychologie.

 ct de ces pages, o l'on voit se rvler les fluctuations
mystrieuses d'une me humaine, le lecteur aime  rencontrer des
chappes vers la nature toujours fconde et consolatrice. Laure Conan
excelle aux tableaux agrestes. En voici un ravissant:

"Oui, la verdure est belle et enfin voici le printemps srieusement
 l'oeuvre. On sent circuler la vie frache, puissante, exubrante.
En levant les branches d'pinette poses sur le parterre l'automne
dernier, j'ai trouv des penses panouies. Le coeur m'a battu de
plaisir. Comment ont-elles fleuri dans la froidure, sans soleil?...
O ont-elles pris leur velours brun-dor et leur parfum?... Mystre
charmant! Vie et jeunesse de la vieille terre maternelle!" Et
ailleurs: "Je suis avec charme le travail du printemps. Qu'est-ce
que la sve? Merveilleuse ouvrire, celle-l! Si invisible et
silencieuse, mais si vive, si active! Elle a dj par la terre,
ressuscit les arbres. Les branches dpouilles se chargent de
bourgeons, les peupliers, les aulnes, les pommiers sont en fleurs.
 vie cache!"

Ces dlicieuses esquisses dnotent que chez Laure Conan le pote et
l'artiste ne sont pas infrieurs au psychologue.

_La Vaine foi_, comme _l'Obscure souffrance_, est une tude d'me.
tude pntrante, mouvante, dont nous voudrions recommander la
lecture  toutes les femmes et  tous les hommes du monde. Un jeune
protestant dit un jour  une jeune catholique, qu'il aime et dont
il voudrait faire sa femme: "La diffrence de religion?... Cette
diffrence est-elle si grande?... Depuis que je vous connais, depuis
que je veux vous avoir pour femme, je vous ai beaucoup observe et il
me semble bien que vous tes catholique comme je suis protestant...
de nom seulement." Cette parole, dont celui qui la prononce ne saurait
souponner les consquences, jette au fond de l'me qui la reoit une
semence que ni la vanit, ni les succs mondains, ni l'attrait du
plaisir ne peuvent touffer. Les pages qui suivent nous font assister
au travail opr lentement dans un coeur gnreux, mais sollicit par
le luxe, la dissipation, l'gosme et l'orgueil.  la fin, la parole
inconsciemment illuminatrice accomplit son oeuvre involontaire de
rnovation, et la jeune "catholique de nom", rpondant  l'appel
divin, renonce au monde pour embrasser la vie religieuse. Sans
doute cette solution ne s'impose pas  toutes les mes. Mais ce qui
s'impose, c'est la ncessit de conformer la vie que l'on mne  la
foi que l'on professe. Et telle est la leon qui se dgage de cette
tude dbordante de conviction, d'motion communicative, de foi
loquente et persuasive. En crivant ces pages, Laure Conan a fait
non seulement une belle oeuvre littraire mais une bonne et sainte
action.

Lorsque nous jetons un coup d'oeil d'ensemble sur les travaux ds 
sa plume, nous nous disons qu'il n'en est gure en ce pays o se
manifestent plus de talent et un talent plus noble. Que la modestie de
notre minent compatriote nous permette de dire ici sans contrainte
notre pense sincre. Nous lui devons une oeuvre levante et
purifiante. Ses livres sont anims d'un souffle vivifiant de
patriotisme et de foi. Et sa langue littraire, forme  l'cole des
matres, nous fait admirer un franais de bonne marque, sans alliage,
un franais de qualit suprieure, qui,  nos yeux, lui assigne de
droit sa place parmi nos crivains de premier rang.

Thomas Chapais.

Qubec, 20 dcembre 1923.




L'obscure souffrance


  "Il n'importe pas qu'il soit large le
  sillon que nous devons tracer, pourvu
  que nous l'arrosions de nos sueurs,
  quelquefois de nos larmes, et mme de
  notre sang, si le devoir l'exige."


12 mai 18...

Quel trange mois de mai! Toujours de la pluie mle de neige ou une
brume presque aussi froide, presque aussi triste. Cela m'affecte
plus que de raison. Dans ce printemps sans clat, sans verdure, sans
posie, sans vie, je vois si bien l'image de ma jeunesse.

Pauvre jeunesse! Rien n'est triste comme le printemps, quand il
ressemble si fort  l'automne. D'un jour  l'autre, je le sens plus
douloureusement; d'un jour  l'autre, j'ai moins de courage.

L'abattement n'allge rien. Il faut ragir contre l'ennui qui
m'accable. Je le comprends et  dfaut de conversations agrables,
de voyages, d'amusements, d'occupations attachantes, je vais essayer
du recueillement et de la plume pour me distraire.

Chaque jour, je considrerai avec calme mes devoirs, mes
difficults, mes sujets de souffrance. Je m'interrogerai sur mes
sentiments, mes dsirs et mes actes, non pour prendre de grandes
rsolutions que je ne tiendrais point, mais pour m'apaiser, pour
voir clair en moi-mme.

Dj une partie de ma jeunesse est coule. Et ces annes,
d'ordinaire riantes et lgres, m'ont laiss tant de rancoeurs!

Ni la rvolte, ni le dgot n'adoucissent l'acuit de la souffrance,
je le sais. Je voudrais me rsigner. Mais accepter la vie qui
m'attend est au-dessus de mes forces.

Affections, sympathies, joies, plaisirs, action, tout me manque pour
tre une crature active et vivante.

Je n'ai pas mme l'illusion soutenante de me sentir ncessaire, et
mon coeur oisif et dsert se remplit de tristesses dsespres.

Si terne, si sombre qu'il soit, le printemps n'est jamais l'automne.
Je le sens  la surabondance de vie qui m'accable. Chez les jeunes,
d'ordinaire, cette sve ardente s'panche en espoirs infinis, en
mille songes charmants d'amour et de bonheur. Mais pour moi, c'est
diffrent. Tout fermente au-dedans ou se rpand en flots de
tristesse et de larmes.

Cette faiblesse m'humilie.


13 mai.

Sans doute, on ne doit pas souhaiter une jeunesse toujours heureuse,
pas plus qu'un printemps toujours serein. Que deviendrions-nous, mon
Dieu! si les jours de pluie ne se mlaient aux jours de soleil? Tout
prirait, tout se ptrifierait ou s'en irait en poussire. Et, dans
l'ordre spirituel, ne serions-nous pas encore plus  plaindre si
tout nous venait  souhait? Comme le coeur s'enracinerait au plus
pais de la terre! Quelle furie de vivre! Quel dsespoir aux approches
de la mort!

Ces ides me restent d'une maladie que je fis l'an pass. Je me
souviens de l'horreur qui me pntrait  la pense de la tombe. Et
dans mon angoisse, je me disais: "Si j'avais t heureuse, que
serait-ce donc?"

Dans notre condition mortelle, la douleur nous est ncessaire. C'est
vident. Mais la joie l'est-elle moins?  quoi servirait la pluie
sans les chauds rayons du soleil? Et que peut-on esprer d'une vie
toute de tristesses? Je me le demande souvent, trop souvent mme.
 quoi bon? Ne faut-il pas me rsigner  voir tout languir, tout
dprir dans mon me. Dans l'ordre spirituel, comme dans l'ordre
naturel, n'y a-t-il pas une atmosphre o rien ne vit, o toute
flamme s'teint? Chose triste  penser. La flamme est si belle. Qui
n'aime  la voir briller au foyer?


15 mai.

Le foyer! D'aussi loin que je me rappelle, je retrouve le mme
intrieur, froid et troubl, la mme douloureuse vie de famille.
J'en ai toujours souffert, mais il y a des peines qui vont
s'aggravant. Oh! quelle cre et corrosive tristesse certaines larmes
dposent au plus profond du coeur! Quelle pntrante, quelle
dangereuse amertume elles rpandent sur la vie entire! On dit que
le danger est partout. Soit. Mais les saines joies du coeur ne
sont-elles pas un peu comme les feuilles qui purifient l'air de bien
des poisons? Au moins cela me parat ainsi et je redoute l'avenir
qui m'attend.

S'il est des douleurs qui fortifient l'me, qui l'enrichissent, n'en
est-il pas d'autres qui la fltrissent et la desschent? Le vent et
l'orage donnent aux plantes plus de force et de vie. Mais qui n'a vu
de ces arbres dpouills, dchiquets, rongs jusqu'au fate par les
larves? Douloureuse image qui m'a fait songer plus d'une fois. Pour
peu qu'on s'observe, on sent si bien comme les chagrins misrables
appauvrissent l'me, la vulgarisent et la dflorent. C'est triste,
mais c'est vrai.


16 mai.

Qui sait, peut-tre n'est-ce vrai qu'autant qu'on souffre mal.
Et si je suis aussi sensible  mes peines, est-ce bien parce que je
les crois nuisibles  mon me? S'il y a du danger dans les rudes
antipathies qui dchirent le coeur, dans les rvoltes, les dgots
de tous les instants, il y en a aussi dans les douceurs de la vie,
il y en a surtout dans les transports, dans les enivrements du
bonheur. Ceux-l les redouterais-je beaucoup?... Me faudrait-il bien
du temps pour m'y rsigner?... Oh! qu'on est peu sincre, mme avec
soi-mme.

Pourquoi ne pas me l'avouer? Je voudrais aimer comme les autres
adorent, et je n'espre pas aimer jamais personne ainsi. C'est l
mon angoisse, ma plus cruelle souffrance--la souffrance o toutes
les autres se perdent. Mais avoir d'autres dieux que Dieu ne
serait-ce pas le malheur suprme?


17 mai.

On assure que la patience et la volont font des miracles. La vie de
famille la plus amre pourrait donc s'adoucir. Chez n'importe qui,
il y a du bon. Mais nous vivons inconnus les uns des autres. La vie
intrieure est impntrable.

Parfois, je songe que, si nous lisions dans les mes, bien des
paroles, bien des actes qui nous blessent cruellement, seraient fort
attnus. La tyrannie de la passion, la souffrance, l'humeur, les
travers d'esprit excusent probablement bien des torts. Heureux ceux
qui ont la gnreuse bont, la largeur d'me.

Mais les souffrances arides et continuelles gtent le caractre. Les
jours s'coulent, nous laissant toujours plus ennuys, plus irrits.
Le coeur s'aigrit, se remplit de fiel. Le contact constant, les
dtails de la vie domestique, source de tant de plaisirs quand il y
a de l'affection, deviennent un supplice.

On plaint les malheurs clatants. On s'intresse  ce qu'on appelle
les grandes douleurs. Oh! que les chagrins misrables me semblent
plus difficiles  supporter. Les peines les plus cruelles sont
celles dont on rougit, dont on n'oserait pas parler. Mais si la
charit oblige envers tous, combien plus envers les siens.

Il faudrait savoir s'aveugler, le coeur devrait incliner l'esprit 
l'indulgence. Dans l'alcoolisme, il faudrait voir surtout la
dtresse suprme de l'me.


18 mai.

Brouillard glac au-dehors; au-dedans, dgot profond, ennui
rongeur, larmes amres. "Laissez pleurer ceux qui n'ont pas de
printemps."

J'envie ceux dont l'esprit est fortement occup, ceux qui ont les
plaisirs de l'intelligence. Ne serait-ce pas parce que l'veil de
la pense m'a laiss un souvenir plein de charme?

J'tais encore bien petite, mais je savais lire. Les lectures
gradues ne devaient pas tre en vogue chez nous, car, aprs
l'_A.B.C._, on me mit en main _Le nouveau trait des devoirs du
chrtien_. Fire de mon gros livre, je l'ouvris et je lus: "Qui
suis-je?... d'o viens-je?... o vais-je?..." Ces mots me
saisirent. Mon me qui s'ignorait eut la soudaine perception de
l'invisible, de l'au-del et, la classe finie, j'allai seule
m'asseoir au bord de la rivire pour penser  l'aise. J'y restai
longtemps toute prise par le problme de mon existence, et le
travail de ma pense enfantine autour des mots "qui suis-je? d'o
viens-je? o vais-je?" me fut une jouissance trange. Je me sentais
sur un ocan de mystre. Et n'est-ce pas un peu cela?


19 mai.

Si je pouvais me rfugier dans un travail absorbant. Une application
quelconque de l'esprit me serait une distraction salutaire. Mais
non. Il faut tre aux misrables tches quotidiennes qui me
rpugnent jusqu' la nause. D'ailleurs, tant d'autres n'ont pas un
sort plus beau. Je pense souvent  Mme Carlyle. Traite en esclave
par son clbre mari, assujettie des annes durant aux plus
grossiers travaux, elle disait: "Ce n'est pas la grandeur ou la
petitesse de l'oeuvre accomplie qui en fait la vulgarit ou la
noblesse, mais l'esprit dans lequel on l'accomplit. Je n'imagine pas
comment des tres dous de quelque valeur peuvent viter de devenir
fous dans un monde comme le ntre s'ils ne comprennent pas cela."

N'est-ce pas ce qu'entendait Emerson, quand il crivait  l'une de
ses amies: "Attelez votre charrette  une toile!"


20 mai.

La biographie de Mme Carlyle que je viens de finir me fait songer.
Elle tait protestante; elle n'avait donc qu'un christianisme bien
amoindri. Cependant elle s'est immole jusqu' la fin sans que son
illustre mari s'avist de s'en apercevoir.

Remplir parfaitement ses devoirs les rend peut-tre plus doux.
Serais-je aussi malheureuse, si je n'avais rien  me reprocher,
si j'avais le beau don de m'oublier?

Dans la famille, supporter ne suffit pas. Ai-je eu la tendre
indulgence, les soins attentifs, caressants? Ai-je fait mon devoir
avec une abngation vritable?... Les rsolutions ne serviraient
pas  grand'chose. Je reste o je dois tre, mais ballotte par mes
impressions comme une boue au milieu des flots.


23 mai.

Comment s'habituer  jener de toute sympathie, de toute joie? On
dit que la vie passe vite, si vite que ses joies ne valent pas la
peine d'tre dsires. Est-ce vrai?... Au premier coup d'oeil,
il semble qu'il suffit d'un peu de foi et de raison pour n'en pas
douter. Mais c'est le contraire. Du moins, j'ai beau faire, je ne
puis m'amener  ces austres ddains.

Faut-il mpriser tout ce qui ne dure pas ternellement? Ni la
verdure, ni les fleurs ne durent toujours. Cependant, qu'elles sont
belles et, sans elles, que la terre serait triste, qu'elle serait
laide!


26 mai.

Oui, la verdure est belle et enfin voici le printemps srieusement 
l'oeuvre. On sent circuler la vie frache, puissante, exubrante.

En levant les branches d'pinette poses sur le parterre l'automne
dernier, j'ai trouv des penses panouies. Le coeur m'a battu de
plaisir. Comment ont-elles fleuri dans la froidure, sans soleil?...
O ont-elles pris leur velours brun-dor et leur parfum? Mystre
charmant! Vie et jeunesse de la vieille terre maternelle!


29 mai.

J'ouvre ma fentre ds le matin. J'aime ce soleil clatant, cet air
tide, charg des senteurs nouvelles, et je voudrais n'avoir rien 
faire qu' regarder verdir, qu' regarder fleurir, qu' couter ces
bruits agrestes et charmants.


2 juin.

L'humeur noire que j'avais dans le coeur s'en va.  vrai dire ma
tristesse n'est plus qu'une brume lgre, transperce de soleil.
J'ai bien les mmes ennuis, mais au dehors tout est si vivant, si
beau, si lumineux, que le froid et le terne du dedans s'oublient et
l'on trouve du plaisir  se sentir vivre.


4 juin.

Je suis avec charme le travail du printemps. Qu'est-ce que la sve?
Merveilleuse ouvrire, celle-l! Si invisible et silencieuse, mais
si vive, si active! Elle a dj par la terre, ressuscit les
arbres. Les branches dpouilles se chargent de bourgeons, les
peupliers, les aulnes, les pommiers sont en fleurs.  vie cache!...
Quelle force, quelle beaut il y a l!

Souvent, je m'arrte  y songer. J'y trouve un encouragement 
l'esprance. Si l'on pouvait voir les merveilles de la vie
spirituelle...

Chez la crature la plus faible, la plus abrutie, il y a un principe
de relvement, il y a du divin, et nul renoncement, nul effort
charitable n'est perdu.

Nos paroles, nos prires tombent comme mortes, restent longtemps
ensevelies sous les glaces et les fanges. Mais qui sait? Un jour
viendra peut-tre la germination mystrieuse... le printemps sacr.


9 juin.

Je lis chaque jour un chapitre de l'_Imitation_. Cela me fait
prendre la rsolution de bien agir et de bien souffrir. Soyons ce
que nous devons tre et laissons  Dieu le reste.

Toute position que nous n'avons pas choisie est bonne, puisque c'est
Dieu qui nous y a mis. La foi nous l'assure. Elle nous montre
l'amour divin brlant dans les pines qui nous dchirent. Pourquoi
se plaindre? Nul ne sait ce qui lui convient. Il y a des fleurs qui
s'panouissent mieux  l'ombre qu'au soleil, d'autres vivent entre
les rochers, qui mourraient dans la mousse, et le beau nnuphar, qui
prit dans les jardins, s'lve blanc et parfum au-dessus de la
vase et des eaux mortes.


12 juin.

Journe belle au dehors, mais bien triste au-dedans.

Je lisais, tout  l'heure, que dans les forts des tropiques, o le
danger est partout, rien n'exerce si terriblement le courage que la
piqre des insectes. Ne pourrait-on pas en dire autant de la vie et
de ces cuisants chagrins domestiques qui,  force de se renouveler,
deviennent de vritables tourments et jettent dans le dsespoir? De
mme, qu'est-ce qui fait une vie douce? Un grand succs?... Quelque
bonheur clatant?... Il me semble que c'est bien plutt la multitude
des petits bonheurs. Et si j'avais t consulte, j'aurais pris pour
ma part les doux contentements, les humbles joies de chaque jour qui
sont  la vie ce que l'herbe est  la terre, la belle herbe! si
aimable avec ses faibles parfums et ses douces petites fleurs.


17 juin.

_Aimez-vous les uns les autres_, a dit le divin Matre.

 Seigneur Jsus, que fais-je de votre divin prcepte? Quel sens
donnai-je aux batitudes? Je sais que la vie est une preuve, un
combat. Pour moi, le champ de bataille, c'est le foyer. En est-il un
plus rude?

Mais le devoir est ici. C'est ici que je dois souffrir, que je dois
m'immoler, que je dois vaincre. Et j'ai grand sujet de m'humilier.
Un coeur noble aime ce qu'il doit aimer et donne une beaut auguste
 tous ses devoirs. Si je ne puis m'lever jusque-l, il faut au
moins m'attacher aveuglment  mes obligations les plus pnibles. Il
faut triompher de mes dgots et compter pour rien mes sensibilits,
mes dsirs, mes souffrances.


18 juin.

Il me faudrait la pit, me de la vie, source toujours jaillissante
o l'on puise la force, la rsignation, la patience. Mais la pit
est un don du Saint-Esprit. Et les froides pratiques me rpugnent si
fort.


20 juin.

Pourquoi l'existence m'a-t-elle t impose?... Cette folle pense
me revient souvent, et, chose singulire, quand je m'y arrte, je
revois toujours ma salle d'cole aux heures de catchisme. Pour moi,
alors, dans l'air pais de la classe, quelque chose de solennel,
de mystrieux, flottait. Et j'entends encore les petites voix qui
disaient: "Dieu m'a cre et mise au monde pour le connatre, pour
l'aimer, pour le servir et acqurir par ce moyen la vie ternelle."

Mon Dieu, que je garde bien vive, bien intacte, la foi de mon
baptme, que ce levain sacr me pntre toute! Je regrette les
amres penses o je m'emptre bien souvent. Se trouver mal place,
mal partage, n'est-ce pas vous dire: "Je sais mieux que vous ce qui
me convient."


21 juin.

Il est des liberts que Dieu permet. Le plus aimable, le plus tendre
des pres ne s'offense pas quand son enfant, trouvant la soumission
trop difficile, se jette dans ses bras et lui crie: "Mon Pre!"

J'aime cette pense qui me rappelle un souvenir de joie et de
lumire.

Un jour du mois de mars dernier, malgr un temps affreux, j'tais
alle de bonne heure  la messe. Le coeur plein de tristesse et
d'cret, je m'en revenais, et le dgot de la vie s'augmentait de
la rvolte contre Dieu dans mon me. J'tais horriblement tente de
blasphmer.

Mais sur cette triste pente, je m'arrtai tout  coup, saisie d'un
sentiment involontaire de respect et de crainte. Je ne sais quoi de
doux et d'ardent coula  travers mon coeur et me fit crier  Dieu:
"Mon Pre! mon Pre!" Parole puissante qui fondit  l'instant tout
ce que la souffrance avait amass de froideurs et de dfiance.

Je pleurai longtemps, mais humblement, tendrement, comme on ferait
dans les bras d'un pre ador contre lequel on aurait follement
nourri bien des ressentiments, et qui, loin de s'indigner des
colres et des reproches, les fondrait en regrets et en amour dans
le plus troit et le plus dlicieux embrassement.

Oh! que les troubles, que les dfiances taient loin! Je restai
plusieurs jours avec ce sentiment de soumission si profond et si
tendre; et j'en garde le souvenir, pour ma confusion peut-tre, car
je vais encore bien prs du dcouragement et du murmure.

La nature rpugne si invinciblement  la souffrance. C'est un feu
que la passion du bonheur, un feu trange qui s'attise surtout de
toutes les souffrances, de toutes les douleurs.


24 juin.

Je me sens plus seule qu'au fond d'un dsert. Comment s'habituer 
la privation de tout ce qui fait l'intrt, la douceur et le charme
de la vie?

On peut toujours ce qu'on doit, donc je puis me rsigner. Oui, mon
me, il faut accepter la ralit! Il faut recommencer sans cesse la
lutte pnible et strile, sans rien de ce qui excite l'ardeur du
combat, sans rien de cette noble joie qu'on ressent en son coeur
quand on s'est vaincu soi-mme. Et quoi d'tonnant! Le refoulement
de tout ce qui, en nous, appela la vie, la joie, la paix, la beaut,
est-ce une lutte?


26 juin.

Une maison tranquille et douce... L'activit gnreuse dpense pour
des tres aims... Deux grands biens que je prfrerais aux dons
les plus merveilleux de l'existence. Il faut peu pour le plus saint
bonheur.

Oh, les douceurs de la sympathie profonde... de la parfaite
intimit... Mais combien traversent la vie sans en goter? La
solitude de l'esprit et du coeur me semble la souveraine preuve.

D'o viennent les msintelligences foncires, le divorce secret des
mes? Et si cette souffrance est amre dans les rapports de famille,
qu'est-ce donc dans le mariage, alors qu'on est attach l'un 
l'autre sans sparation humaine possible!


27 juin.

Quand je regarde dans mon coeur, j'y retrouve bien des sentiments
qui m'inquitent, qui m'humilient. Et c'est dans l'ordre. Un arbre
creux n'est-il pas toujours habit par de vils insectes qui dvorent
sa sve?


28 juin.

Oh! la souffrance des facults sans objets... les ravages de
l'activit inassouvie!

Mon Dieu! que je ne souffre pas inutilement! Voil une prire qui
jaillit souvent de mon coeur quand je me sens triste. Malgr moi, je
pleure sur moi-mme. Et je sens que ces larmes ne valent rien.

 larmes de ceux qui ont noblement lutt, noblement souffert, larmes
du soldat vainqueur ou vaincu, larmes sacres, larmes bnies qui
fcondez la vie, ceux-l ne vous connatront jamais qui n'ont rien 
faire!


29 juin.

Rien  faire... Je regrette cette parole. Nous avons tous une oeuvre
trs prcise  faire: tre pour les autres ce que nous voudrions
qu'ils fussent pour nous.

Oui, quoi qu'ils aient  souffrir d'ailleurs, ceux-l sont les
heureux dont un sentiment puissant remplit le coeur. Mais ce
sentiment o le trouver sur terre?

Que de foyers d'o l'amour est absent! Combien sont unis par le sang
sans l'tre par le coeur. Que d'isols mme dans le mariage.
J'incline  croire qu'une grande affection est l'une des rarets de
ce monde. Comment donc se flatter de l'avoir jamais?

Mais aussi, comment se contenter d'un sentiment sans lvation, sans
profondeur, sans charme?

Il est clair que beaucoup s'en contentent. Serait-ce donc un tort
d'avoir le coeur difficile? On a l'air d'en juger ainsi, mais il me
semble,  moi, que c'est plutt un malheur.

Je sais que, d'aprs quelques-uns, une disposition de ce genre
annonce souvent de l'lvation. Est-ce vrai? Ce qui est sr, c'est
que sur la terre, les grandes ailes sont parfois un empchement, et
l'oiseau le plus puissant au vol, celui qui trouve le calme
par-dessus la rgion des temptes et des orages, prit souvent
misrablement, parce que pour s'enlever il lui faut beaucoup de vent
ou un endroit lev.


13 juillet.

Ces derniers jours ont t calmes. Aujourd'hui, avec Oso pour
compagnon, j'ai fait  travers les champs une promenade enchante.
Je ne sentais plus le poids de mes chanes. J'avais l'illusion de la
libert. Mais il a fallu rentrer et... une noire tristesse m'a
envahie. Jamais la ralit ne m'est apparue si laide, si abjecte.
Toute mon me s'est rvolte contre le devoir.  cette vie
effrayante du coeur et de la pense!


14 juillet.

Il y a des excs de sensibilit que la raison rprouve svrement.
Mais ces soudaines rbellions du coeur avide, ces emportements
insenss vers le bonheur, comment s'en garder?

Il faut prier, prier, prier et esprer. Il y a des moments o la
prire n'agit plus sur moi, son impuissance me jette parfois dans le
doute. Je souffre tant que ma foi s'branle. Mais Dieu ne me
refusera pas sa grce, quand elle m'est le plus ncessaire.


16 juillet.

"Dieu, parce qu'il est la plnitude de la perfection, admire le
moindre des efforts de sa pauvre petite crature." J'aime cette
pense. Et n'est-ce pas une chose singulire que des paroles qu'on a
entendues toute la vie nous touchent  certains moments?

Ce matin, j'assistais  la messe, et hlas! j'tais bien loin, quand
le _sursum corda_ a frapp mon oreille. J'en ai ressenti une motion
profonde, un branlement puissant et dlicieux.

Quel phnomne que ce dsir de s'arrter  la terre qui croule en
poussire. Quoi! ne saurait-on accepter la vie telle qu'elle est? Ne
saurait-on s'aider de sa raison et de sa foi? Voici la plus belle
partie de ma jeunesse coule, oui, coule  jamais. Qu'en ai-je
fait? Cette forte et gnreuse sve du printemps,  quoi m'a-t-elle
servi, sinon  nourrir ce qui est dj mort ou ce qui devrait
l'tre?

Je pense  cela souvent et je voudrais un peu de courage. On
n'appauvrit pas un arbre en enlevant ses feuilles fltries, en
retranchant ses branches folles.

Au contraire, ceux qui cultivent les plantes savent comme on les
affaiblit en laissant la sve se consumer inutilement. Et ceux qui
cultivent les mes, que ne savent-ils pas? Qui peut dire jusqu'
quel point on se dbilite dans les vains espoirs et les vains
regrets?


17 juillet.

Je lis les actes des martyrs de Lyon sous Marc-Aurle. Comme les
chrtiens savaient alors souffrir! La perscution couvrit d'une
gloire immortelle la naissante glise des Gaules. Et n'est-ce pas
trange? D'aprs les fidles comme d'aprs les paens, entre tant de
martyrs, Blandine--une fillette--fut la plus hroque. Elle
l'emporta mme sur son illustre vque saint Pothin.

Son souvenir me suit. Il me semble qu'en cette esclave, le Christ a
voulu couronner l'humble souffrance humaine.

Elle avait quatorze ans, elle tait si frle, si timide, qu'on avait
cru qu'elle n'oserait jamais confesser sa foi et, durant de longs
jours, elle lassa la cruaut de tous les bourreaux. Le _Je suis
chrtienne_ qu'elle rptait dans les supplices semblait la rendre
immortelle. Calme et sereine, elle encourageait ses compagnons.
Plusieurs qui avaient eu le malheur d'apostasier, ranims par son
exemple, se rtractrent et moururent pour le Christ.

Reste la dernire, Blandine apparut seule dans l'amphithtre. Les
paens ne pouvaient s'expliquer que la vie restt dans un corps tant
de fois disloqu, broy, dchir. De nouveau, on la flagelle
cruellement, on l'expose aux btes, on l'assied sur la chaise
ardente.

La sublime enfant, rayonnante de joie, semblait voir Celui pour qui
elle souffrait. Oh! la splendeur de cette mort.

Un mot du Pre Faber me revient. Aprs bien des reproches  ceux
qu'on peut appeler les bons catholiques, il disait: "Et pourtant, la
perscution advenant, parmi eux, que de martyrs!"

Divin Sauveur, est-ce vrai? Moi, si chtive, si plaignarde,
saurais-je pour vous me livrer aux tourments?


27 juillet.

Hier, je sarclais mon jardinet quand un soyeux froufrou me fit lever
la tte. Mlle R... tait devant moi.--Restons ici, me dit-elle, pour
causer, nous serons plus  l'aise.

Nous nous assmes sous le saule, et, aprs quelques paroles
obligeantes, elle me demanda avec un singulier accent si je la
croyais heureuse.

Je rpondis qu'elle me semblait avoir une belle et joyeuse jeunesse.

Une ombre passa sur son frais visage.

--C'est vrai, dit-elle, mais voil le _hic_... la jeunesse passe
vite et c'est si triste!

--H quoi! lui dis-je, tonne, vous songez  cela. Je vous aurais
crue occupe d'autres penses.

--Oui... mais ces autres penses sont aussi fort graves. Mon
mariage est fix. J'ai voulu vous l'annoncer moi-mme, et je ne vous
cacherai point que je fais un mariage de raison.

Je ne sus pas dissimuler, car elle reprit, rpondant  ma pense:
Que voulez-vous?... Il est si difficile d'aimer comme on le
voudrait... comme il le faudrait, pour tre heureuse. Croyez-vous
qu'il y ait sur terre bien des fiances contentes de leur amour?

--Beaucoup ne peuvent choisir, mais vous... recherche comme vous
l'tes...

 quoi a sert-il? Certes, j'aurais voulu aimer de tout mon coeur.
Mais  mes amoureux comme aux amoureux des autres, il manque tant.
Et  moi-mme aussi... Si je pouvais lire dans les coeurs, ne
serais-je pas bien humilie? Faut-il vous dire que je ne suis pas
sans savoir que ma fortune a de vifs attraits?

Quelques annes de vie mondaine lui ont donn une triste
clairvoyance de bien des choses. Elle me parla avec une confiance
qui me surprit et me fit un amusant rcit de ses emballements, de
ses dsillusions.

--Je crois, finit-elle par dire, que je m'entendrai bien avec mon
futur mari. Il a du sens, de l'honneur. Je l'estime... Ah! j'aurais
bien prfr l'aimer. Mais une sympathie profonde est chose si rare.
D'aprs maman, il faut savoir s'accommoder du rel, du convenable.
Elle assure que ceux qui cherchent le bonheur en ce monde n'y
trouvent que le regret d'avoir perdu leur temps.

Comme je restais silencieuse, elle reprit: Vous tes-vous jamais
demand ce que les femmes maries pensent de leur sort? Si on le
pouvait savoir, on verrait, je crois, que rien n'y a rpondu  leurs
dsirs.

Cela me rappela la parole de Shakespeare: "Elle est encore  natre
la femme qui a trouv autant de bonheur dans l'amour triomphant que
dans l'amour suppliant."

--Une masse de convenances nous entranent, poursuivit Mlle R... et
nous allons  notre tche. Croyez-vous qu'il y ait chez nous un
grand fonds d'ides exaltes?

--Quant aux sentiments, oui, lui dis-je.

--Pauvre nous! fit-elle, avec son joli rire. La ralit est si
pauvre. Autant vaut peut-tre un mariage de convenance. Du moins je
n'aurai pas les cruels mcomptes des grandes amoureuses. Et, qui
sait? Si j'avais lu moins de romans, peut-tre que je me trouverais
heureuse, dit-elle, se levant pour partir.

Cette conversation m'a fait rflchir. Je rangeais Hermine R...
parmi les privilgies et, maintenant, je ne puis m'empcher de la
plaindre un peu. J'ai tort peut-tre.

Elle aura une large existence, la considration qui s'attache  la
fortune. Elle sera parmi les plus dignes, les plus honores. Le
bonheur, c'est de manger son pain vis--vis de quelqu'un qu'on aime
plus que soi-mme.

Mais on ne peut tout avoir.


30 juillet.

Avec tant d'avantages et des relations si tendues, Mlle R... est
rduite  faire un mariage de convenance. C'est une grande preuve
qu'il n'est pas facile de rencontrer l'me avec laquelle on voudrait
faire le voyage de la vie. Mais pourquoi ne me dirais-je pas quelles
qualits je dsirerais chez mon mari? Cela ne cote qu'un peu de
rflexion.

Je voudrais que mon mari ne ft en aucune faon au-dessous de la
dignit de chef de la famille. Je voudrais qu'il et de la raison,
non seulement dans l'esprit mais dans le caractre. Je voudrais
qu'il et de la volont, non cette vulgaire volont qui fait tout
sacrifier au dsir de s'enrichir, de s'lever, mais cette volont
qui fait qu'un homme marche droit, malgr les difficults, les
tentations.

Je voudrais qu'il connt de science certaine tous ses devoirs envers
Dieu, envers la patrie, envers la famille. Je voudrais qu'il et un
profond sentiment de l'honneur, un patriotisme clair, qui le mt
au-dessus des entranements et des niaiseries de l'esprit de parti.

Je voudrais que son coeur donnt une beaut sans pareille  tout ce
qu'il doit aimer, sans en excepter sa femme.

Je voudrais qu'il comprt que la loyaut, la foi jure, lui dfend
de me faire ce qu'il ne voudrait pas que je lui fisse. Je voudrais
qu'il n'oublit jamais qu'un homme doit savoir se contraindre dans
l'intimit. L'incivilit, produit de plusieurs vices, est un dfaut
toujours visible. Je voudrais qu'il ne ft pas de ceux qui croient
tre raisonnables en ne pensant qu'aux choses de la terre. Je
voudrais qu'il et des ailes pour m'emporter dans les cieux... Rien
que cela.

Et peu me soucierais de vivre dans une masure rchauffe par un
petit feu, de n'avoir que du pain fait d'une farine mal blute. Je
me sentirais plus fire qu'une reine en tant sa servante.


6 aot.

L'existence efface, la vie morte, me fait horreur. Et sottement, je
me berce de rves d'action, de bienfaisance. Rves imbciles! Utile?
Il faut l'tre, non comme on le voudrait, mais comme on le peut. Il
n'y a pas d'tre humain qui n'ait rien  faire, rien  donner. Faire
le bien qui me plairait, beau mrite!

Qu'importe  moi et aux autres l'clat de mes oeuvres? La volont de
Dieu fait tout le prix de nos actes. Dans les contraintes de ma vie
obscure, abaisse, exerce, harcele, je puis tre plus utile au
monde que la pluie, le soleil et la rose. Laissons  d'autres la
passion de l'action bienfaisante.

Saint Franois de Sales disait  ses pnitents: "Ne semez pas vos
dsirs sur le jardin d'autrui, cultivez seulement bien le vtre."

Voil ce qu'il faudrait faire, mme quand on se croit condamne 
ptrir la boue,  ne voir jamais que de la terre aride.

Suis-je des plus malheureuses?... Je vais m'endormir sans faim, sans
douleurs aigus. Combien languissent, dvores par la souffrance!
Combien vont mourir cette nuit! Mourir!... Pourquoi cette pense
m'attriste-t-elle? Qu'est-ce que j'attends sur la terre? Des jours
semblables  ceux que j'y ai passs. Cela rend-il le dtachement
bien difficile?

Et quand j'aurais comme d'autres de petits succs, de petits
plaisirs, de petites joies? "L'me humaine ne peut tre heureuse que
par transport." J'aime cette parole de Bossuet. Je la sens
profondment vraie.

Je veux songer  ce qu'prouve une crature humaine quand, au sortir
des ombres de la terre, la beaut de Dieu lui apparat.


7 aot.

Un transport qui ne s'affaiblira jamais--un ravissement ternel
d'amour--quel mystre pour nous, pauvres humains? Qu'un bonheur
complet, inpuisable, nous est donc incomprhensible!

Et pourtant c'est de foi: un bonheur infini nous est destin. Cet
horizon cleste ne devrait-il pas projeter une lumire, une
splendeur sur le vilain petit sentier que j'ai devant moi?

Peut-on trouver rude, peut-on trouver laide, la route qui mne  la
joie,  l'amour sans bornes?

Pour aller au pauvre bonheur humain, me faudrait-il un beau chemin,
tantt ombrag, tantt ensoleill, et toujours sans boue, sans
cailloux, sans ornire?


9 aot.

J'envie les grands thologiens, tous ceux qui se vouent  l'tude et
 l'espoir des choses ternelles.

Sur la batitude cleste, la lumire nous manque bien, mais ne
savons-nous pas  peu prs ce qui nous attend ici-bas?

D'abord, il faut vieillir, et c'est bien amer. Si dcolore, si
difficile que soit ma vie, avec quelle tristesse je vois maintenant
fuir les annes. Quels regrets infinis quand le glas de ma jeunesse
sonnera, quand il faudra l'ensevelir.

C'est que je pense, c'est que je sens, comme si ce monde tait la
scne ternelle.

Ah! notre incurable imbcillit!


17 aot.

Agrable soire chez Mme R... et j'ai pu y aller, ce qui est rare.
Il y a quelques annes, je m'y serais, je crois, franchement
amuse. Maintenant, je n'en suis plus capable. Dans un salon, je
me trouve dpayse. Je sens que je n'ai pas la mentalit des autres.
L'habitude du repliement sur soi-mme prpare mal aux conversations
lgres. Je l'ai bien prouv! Et ce n'est pas sans quelque dpit
que je songe aprs coup  ce que j'aurais pu dire d'aimable et de
piquant.


20 aot.

Dans les sermons de Bossuet, je viens de lire: "La plus folle des
folies, c'est de ne pas aimer Dieu."

J'en suis profondment convaincue. Mais, except aux jours les plus
vifs de croyance et de grce, l'amour de Dieu me laisse insensible.

C'est que j'ai l'me entnbre. Mais, quand l'enveloppe de chair
tombera, quand j'entrerai dans la lumire? " coeur humain, si tu
savais!" dit Bossuet.


2 septembre.

Sur la terre, ils sont rares ceux qui connaissent les grandes joies.
Et que durent-elles? O est l'amour qui contente le coeur, l'amour
qui jamais ne s'altre, qui jamais ne se fane? Ai-je tort? Il me
semble que les deuils, les dchirantes sparations ne sont pas la
pire souffrance des coeurs aimants. Ce qu'il y a de petit, de
faible, de pauvre, de court dans les meilleures affections me semble
plus difficile  supporter.


8 septembre.

Journe trs frache. La maison est  peu prs vide, je suis presque
matresse et j'en profite pour me donner le plaisir d'un grand feu
dans la vieille chemine.

Pourquoi une flambe dans l'tre m'est-elle si agrable  voir?
Pourquoi me tient-elle si bien compagnie? C'est peut-tre qu'elle
rveille en moi l'me ancestrale.

On a t longtemps sans poles chez nous. Cette chemine si large
remonte  prs de deux cents ans. Entre ces pierres solides, des
milliers d'arbres sont devenus cendre. Que ces belles flammes ont
clair de labeurs, de deuils, de souffrances et aussi de sourires,
d'humbles et saines joies! J'aimerais savoir  quoi songeaient mes
anctres quand ils se reposaient  ce foyer.  travers les soucis,
les calculs, les trivialits de la vie, il me semble que je
dcouvrirais la foi profonde, les secrtes posies du coeur.

On dit que nos morts nous entourent, qu'ils sont des invisibles,
non des absents. Si c'tait vrai, quelle nombreuse famille j'aurais
autour de moi!

Mais je suis bien sre d'une chose: ma pauvre mre ne m'a pas
abandonne. Dans cette maison, o elle a tant souffert, o elle a
tant pleur, aux heures les plus cruelles j'ai cru parfois sentir
son invisible prsence. Un jour que mon pre m'avait brutalise,
parce que je m'attachais  lui pour l'empcher de boire, et que
j'prouvais un besoin enfantin d'tre embrasse, d'tre console, il
me semble qu'une piti, qu'une tendresse m'enveloppait toute. Avec
quel abandon je pleurai! Comme je me sentis fortifie et comment en
suis-je venue  crire ceci? Quand j'ai commenc mon cahier, j'avais
si grand soin de tout gazer.


16 septembre.

Chaque vie est ncessaire. Une action personnelle, essentielle est
dvolue aux moindres d'entre nous. Quoi qu'il nous en semble, c'est
la vrit. Se croire inutile, c'est une grande et fatale erreur.

Il n'y a rien  ngliger dans notre vie. Dans le monde moral, comme
dans le monde physique, rien ne se perd. Tous nos actes ont,
parat-il, des consquences profondes. Et pourquoi pas? Est-ce qu'on
ne reste pas confondu quand on rflchit  la puissance des
infiniment petits dans la nature?

Mais nous avons tous le culte du prestige, de la fume et du bruit.


21 septembre.

Je n'attends rien de l'avenir. Mais la jeunesse ne se supprime
qu'imparfaitement, et la sensibilit concentre et dormante a
d'tranges rveils.

Ce besoin qu'ont tous les tres jeunes de se reprendre au bonheur
vit encore en mon me comme un espoir. Je sens que j'ai en moi une
immense puissance d'tre heureuse, et, l'esprit rempli d'esprances
imprcises, je m'arrache  l'abjecte ralit, je me rfugie dans le
rve, je me compose une vie  mon got, et si haute, si belle, si
douce!

Ce n'est pas sage, je le sais. Mais mieux vaut se servir de
l'imagination pour endormir le sentiment de ses maux que pour
l'aviver.

Et d'ailleurs qui de nous ne se cre pas des bonheurs imaginaires?
Les plus heureux aiment  s'enlever  la ralit,  se consoler de
tout ce qui leur manque en caressant les vains espoirs. "Comme le
globe terrestre est envelopp par l'ocan, ainsi la vie humaine est
entoure de songes", a dit un pote russe. Et ce pote a dit vrai.

Mais quand je pourrais remplir mon existence des plus fabuleux
enchantements, quand les plus beaux rves jamais conus par une
crature mortelle se changeraient pour moi en ralit, je sais que
ce bonheur ne me suffirait pas, que je m'en lasserais, que je
garderais en moi un abme d'avidit. Je le sais, je le sens, et la
seule pense d'une joie vive me sduit. Je me perds dans je ne sais
quoi d'enchant. Oh! l'ternelle folie humaine!


27 septembre.

Sursauts de rbellion, rveils de l'gosme toujours vivant. Qu'il
est dur de se vaincre, non pas une fois, mais tous les jours, 
toute heure!

N'avoir plus de toit, tre assailli par l'orage, le vent, la pluie,
la neige, me serait plus supportable, que ce combat continuel contre
moi-mme.

Et souvent, ces violents ressentiments s'lvent sans que je sache
trop pourquoi. Un mot, un souvenir, et les vipres assoupies se
rveillent et mon coeur se gonfle de venin.

Il faut porter cette honte et tcher de me voir telle que je suis,
ptrie de lchet, d'gosme et d'orgueil.

Comme on s'abuse, comme on s'aveugle! Oh! l'abngation qui s'ignore,
la vrit, la sincrit de la vie!


2 octobre.

Dans notre condition prsente, vivre c'est croire, c'est esprer,
c'est aimer, c'est s'immoler. Mon Dieu, que je ne meure pas avant
d'avoir vcu! Seigneur Jsus, ayez piti de la faiblesse de ma foi.
Laissez-moi mes souvenirs de lumire et de grce.  divin Matre,
que votre volont m'est amre!


15 octobre.

Avoir piti... que c'est juste, que c'est dans l'ordre, quand on
est une pauvre crature humaine! Sais-je ce que c'est que la force
de la passion, que la force de l'habitude qui cre la ncessit?
Ai-je jamais senti cette soif d'enfer qui consume l'alcoolique et
lui fait sacrifier sa raison, sa sant, son honneur, sa vie?

Tout comprendre serait peut-tre tout excuser, tout pardonner.

Ah! le travail divin de la charit! Plaindre ne suffit pas, il faut
aimer.


16 octobre.

La soire d'hier m'a laiss un bon souvenir. Comme je lisais  mon
pre les dbats de la chambre, il sortit tout  coup de son apathie
et dit amrement: "Il n'y a plus d'esprit national,... rien que de
l'esprit de parti,... rien que l'intrt personnel."

La lecture finie, il arpenta la salle; puis se rapprochant, il me
dit en rougissant un peu: "Je suis ce que je suis, mais, crois-moi,
j'aime encore mon pays."

Je fus surprise, je fus mue et, lui sautant au cou, je l'embrassai.
Tous ses traits frmirent et il sortit, peut-tre pour me cacher ses
larmes. Il revint bientt, s'assit prs de moi et me parla des jours
d'autrefois, de nos anciens dputs qui ne recevaient pas
d'indemnit et se passaient les statuts qu'ils avaient copis pour
se renseigner sur les us et coutumes parlementaires.

Ces faits m'taient connus. Quelques semaines avant sa mort, ma mre
me donna le statut transcrit par son grand-pre Prosper Lausanne.
Alors, ce gros cahier ne me disait pas grand'chose. Maintenant,
c'est pour moi une prcieuse relique.

Bien des fois, j'ai feuillet avec respect ces pages jaunies.
L'criture en est applique, un peu pnible. On y sent une main plus
habitue  manier la charrue que la plume.

En ce temps-l, les livres taient bien rares chez nous, et il
fallait apprendre  nous dfendre,  tirer parti de nos droits de
sujets britanniques. Que pensait Prosper Lausanne quand, aprs sa
dure journe, il se mettait  son travail de copiste,  la lumire
d'une chandelle de suif, dans la paix pleine de vie du foyer? De
temps  autre, il devait s'arrter pour se reposer un peu en fumant.
 quoi songeait-il? Comment lui apparaissait l'avenir?

J'aurais voulu parler de tout cela avec mon pre, et je lui proposai
d'aller chercher le manuscrit pour le regarder avec lui.--"Demain
matin", me dit-il.

Mais ce matin... En l'apercevant, je fus dchire de piti. Ah!
j'avais trop espr. Cependant la soire d'hier m'a laiss une
consolation. J'ai constat que la fiert nationale n'est pas
teinte, que l'amour de la patrie vit encore en son coeur.


18 octobre.

Le feu a pris dans la cuisine par l'explosion d'une lampe. Ce
commencement d'incendie a t vite arrt, et, maintenant que
l'ordre est rtabli, je me trouve heureuse. Malgr tout, j'aime
ma vieille maison. Elle est basse comme les anciennes maisons
canadiennes, mais tout en cdre, sans une goutte de peinture. Je
lui trouve du cachet. On y respire un parfum de la vie primitive
saine et simple. Quel dommage qu'elle ne soit pas mieux situe.
Un bel horizon, c'est un bien sans prix. Pour la vue qu'on a de
la citadelle de Qubec, que ne donnerais-je pas?


19 octobre.

O sont aujourd'hui les maux d'hier? O seront demain les maux
d'aujourd'hui? Le jour d'hier qui le ramnera? J'aime entendre le
timbre profond de l'ancienne horloge. "Mes soeurs, disait sainte
Thrse  ses religieuses quand l'heure sonnait, rjouissez-vous.
vous avez une heure de moins  passer sur la terre."


21 octobre.

Une hirondelle s'est pose tantt sur le bord de ma fentre. Elle
s'est vite envole bien haut, et pendant que je la regardais, une
pense de saint Augustin m'est revenue. C'est que nos peines, qui
semblent nous appesantir, nous sont en ralit comme les ailes aux
oiseaux. Ces ailes leur sont un poids, mais sans ce poids ils ne
pourraient jamais s'lever. "Regardez les oiseaux du ciel", a dit le
divin Sauveur.

Nous devons bnir toutes nos souffrances puisqu'elles viennent de
lui. Parfois, il me parat qu'il y a dans les miennes de cruelles
inutilits. Mais n'est-ce pas pour que je lui ressemble un peu que
Notre-Seigneur permet que je sois traite ainsi?

Quels tranges chrtiens nous sommes! La plupart du temps est-ce que
nos prires les plus ferventes ne pourraient pas se rsumer comme
suit: "Seigneur, dlivrez-nous de la souffrance, dlivrez-nous de la
croix. Seigneur, loignez l mort, accordez-nous une vie facile et
douce."


24 octobre.

La nuit dernire, j'ai rv que je voyais mon cercueil. Cela
m'a laisse fort calme dans mon rve; mais  mon rveil j'en ai
frmi toute. Et j'ai toujours devant les yeux ce cercueil--_le
mien!_--J'en ai froid jusque dans les moelles. C'est comme si
je n'avais jamais su qu'il faudra mourir.

Que les autres meurent, on y est fait. Mais soi-mme? D'ordinaire
n'est-ce pas un peu comme si on ne le croyait point?


25 octobre.

Ce jour qui sera le dernier pour moi sur la terre, quand
viendra-t-il? Je l'ignore profondment. Mais si loign qu'il puisse
tre, je sais qu'infailliblement ce jour viendra.

Oui, un jour, je regarderai la terre pour la dernire fois.
Sera-t-elle couverte de neige, pare de verdure et de fleurs?
Aura-t-elle comme aujourd'hui la beaut finissante de l'automne?

Languirai-je longtemps sur mon lit de malade entre les quatre murs
d'une chambre? Qui m'assistera? Qui sera auprs de moi pendant mon
agonie? Peu importe, on meurt seul. Et on meurt par molcules: la
vie persiste encore quand tous les signes de la vie ont cess. La
terre que j'habite, tout ce vaste univers aura disparu  mes yeux,
aucune parole ne m'arrivera plus, je serai bien au-del de toute
atteinte humaine et mon me sera encore retenue dans ses liens. Qui
dira l'angoisse de cette solitude totale?

Seigneur Jsus, Sauveur trs compatissant, ne m'abandonnez pas dans
ce dlaissement redoutable. J'aurai prononc pour la dernire fois
votre nom, ma main glace aura laiss chapper votre croix; mais je
proteste qu'alors je veux m'attacher  vous avec une confiance
perdue.

Chtive et goste crature que je suis, en approchant d'un mourant,
tout mon tre frmit de piti. Je sens que pour lui venir en aide,
rien ne me coterait.

 Christ amour, divin Sauveur, qu'prouvez-vous quand au passage
terrible vos rachets se jettent dans vos bras? Dans ces instants
suprmes, que se passe-t-il entre vous et l'me qui va entrer dans
l'ternit?...


29 octobre.

Comme la vie s'adoucirait si l'on restait toujours dans le vrai, si
l'on voulait comprendre qu'on n'est pas sur la terre pour y
demeurer, pour y tre heureux.

Bien penser, bien juger, rflchir, que c'est important, que c'est
ncessaire. La conscience a besoin d'tre cultive, d'tre
fortifie.


30 octobre.

Bonne et intime causerie avec Mme X... que j'ai rencontre. Pendant
qu'elle me tenait la main, son regard exprimait tant de compassion
que j'ai failli fondre en larmes. Heureusement j'ai pu me contenir.
Dans l'intrt qu'elle me tmoigne je sens une sincrit qui me va
au coeur. Cette lgante mondaine n'est pas dans le convenu. Elle
m'a dit: "Tout ce que j'ai dsir, je l'ai eu; mais un dsir ralis
qu'est-ce que c'est!... Si vous saviez quel vide a laisse... Si
vous saviez comme c'est triste de constater que l'amour o l'on a
tout mis s'attidit... de savoir qu'on n'a plus qu' le sentir
mourir..."

La sachant si favorise, si comble, je ne puis m'empcher de la
trouver un peu bien exigeante. Mais si j'tais l'une des privilgis
de ce monde, serais-je plus raisonnable? Saurais-je accepter l'ennui
des plaisirs, l'insuffisance, le dclin de l'amour, l'humiliation
des lassitudes et des feintes?... Pour ceux qu'on appelle les
heureux, la tristesse de la vie ne vient-elle pas surtout du terne
qui en fait le fond?

Ce que nous dsirons par-dessus tout, c'est l'intense sentiment de
notre vie personnelle. Aussi les potes, les romanciers ont beau
accabler de tous les maux ceux qui s'aiment passionnment, on les
envie, on les enviera toujours.

"Coeur humain, vieux temple d'idoles", disait Bossuet.


1er novembre.

_La Toussaint._

La plus douce, la plus personnelle des ftes

Je voudrais pouvoir parler  tous ceux qui souffrent. Je leur
dirais: Ne l'oublions point, parmi ces saints innombrables que
l'glise honore en ce jour, il y en a dont le sang coule dans nos
veines... Il y en a-- dlicieuse pense!--que nous avons
personnellement connus, personnellement aims. Durant leur sjour
ici-bas, peut-tre ces bienheureux ont-ils ressenti pour nous une
sympathie profonde. Peut-tre ont-ils emport la lumire et la joie
de notre vie. Peut-tre, par nos larmes, nos suffrages, avons-nous
ht leur entre au ciel... Nous y ont-ils oublis? Ces torrents de
volupt qui les inondent ont-ils altr leur amour pour nous? Le
pouvons-nous croire? Pouvons-nous douter de leur ineffable
compassion, de leur incessante prire pour nous, malheureux, qui
cheminons encore dans la valle d'preuves? Et, en ce jour bni, en
cette glorieuse fte qui sera un jour la ntre--il faut l'esprer
fermement--ne saurions-nous nous lever un peu au-dessus des misres
de la terre?


8 novembre.

Quand on rflchit au nant du bonheur purement humain, on reste
atterr. Mais avec toutes mes rflexions arriverai-je jamais  le
mpriser toujours,  le mpriser vraiment? Ce qui serait  ma porte
n'a point d'attrait pour moi. Il me faudrait cette sympathie
passionne qui est la vie mme. Que ne me faudrait-il pas?

Comment me garantir de ces soudaines treintes de la jeunesse qui me
grisent, qui me font tout oublier et me laissent si trouble, si
faible?


10 novembre.

Soire idale. Des toiles sans nombre et pas un nuage.

"Gloire  la beaut dans les cieux", a dit Ruskin en mourant.


15 novembre.

Longue course sur la grve, je reviens allge de moi-mme par le
vent dur et vif.

La voix des vagues, pour moi c'est le chant des sirnes. Si de la
maison je pouvais l'entendre, cela m'enlverait  bien des
misrables ennuis.


22 novembre.

Quand j'ai un peu de loisir, je lis avec un vif intrt: _L'avenir
du peuple canadien-franais_, d'Edmond de Nevers.

Cet avenir est encore un grand problme. Je n'ose m'y plonger. Mais
songer au pass m'est une douceur, me donne espoir.

Sur les premiers temps de la colonie, j'ai lu tout ce qui m'est
tomb sous la main, et j'ai pens souvent  la rude vie de nos
anctres.

Les jeunes filles envoyes de France pour fonder un foyer--les
_filles du roi_, comme on disait--avaient grand besoin d'tre
raisonnables.

L'adieu au pays devait leur coter bien des larmes, et aprs les
fatigues de la traverse--alors si longue--la vue des petits postes
franais perdus dans la fort sans fin ne devait pas leur tre un
grand rconfort. Puis le mariage qui les attendait n'avait rien
d'attrayant. Ah! leurs exigences taient modestes. D'aprs Marie
de l'Incarnation, elles demandaient d'abord si l'pouseur qui se
prsentait avait une maison.

Cette maison--quand il y en avait une--tait bien petite, bien
fruste, bien peu sre. Et, en y entrant, la nouvelle marie ne
devait pas avoir l'me en fte.

L'inconnu, qu'elle avait pris pour matre, saurait-il lui adoucir
les privations, le rude travail, les angoisses journalires?

On leur apportait le baril de farine et le baril de lard donns par
le roi. Content d'avoir une compagne et un chez soi, le mari battait
le briquet et allumait le feu.

La mnagre se mettait  sa besogne et les poux encore si trangers
l'un  l'autre prenaient leur premier repas ensemble.

La joyeuse flambe de l'tre donnait du charme  l'humble logis. Aux
alentours la fort bruissait.

Lui racontait les misres, les ennuis de sa vie solitaire, les durs
commencements dans la terre toute neuve et faisait des projets. Ils
tchaient de se plaire, de se deviner.

L'glise venait de les unir, de les bnir, et peut-tre que la rude
vie qui les attendait s'illuminait souvent d'un rayon d'allgresse.

Eux ne s'inquitaient pas de ce qui leur manquait. Ils prenaient
tout simplement la vie comme un jour de travail. Et ils s'emparaient
du sol, ils le dfrichaient, ils le civilisaient. Ils faisaient de
la vie, ils nous conquraient une patrie.


30 novembre.

Ces derniers jours ont t affreusement pnibles. Je ne sais plus
matriser mes dgots et, pour retrouver un peu de force, je songe
beaucoup  ma pauvre mre, aux reproches qu'elle s'adressait,  tout
ce qu'elle m'a dit sur son lit d'agonie.

Des morts, ce qu'on oublie le plus vite, parat-il, c'est le son de
la voix. Dix annes se sont coules et j'entends encore ma mre
mourante: "Mon preuve s'achve. La mort est bien proche. Crois-moi,
Faustine, rien n'est terrible en ce monde... Tout passe si vite...
Les peines n'ont pas plus de ralit que les joies. N'abandonne
point ton pre. Quoi qu'il fasse, ne te permets jamais de le
juger... Fais tout ton devoir, ma fille. Que n'ai-je mieux fait le
mien envers lui? J'ai t trs malheureuse, mais cela m'excuse mal.
Si j'avais t meilleure chrtienne, je l'aurais sauv. Ce que je
n'ai pas su faire, promets-moi que tu le feras... Il n'y a pas
d'alcoolique incurable. Rien n'est impossible... Par la prire,
tu peux mouvoir le Tout-Puissant."

Pauvre mre! Je tchais de la rassurer, de la consoler, sans trop
m'engager. Ce qu'elle me demandait me semblait si au-dessus de mes
forces.

Et quand la mort l'eut prise, quand l'ternel silence fut entre
nous, que je me jugeai faible, que je me jugeai lche! Mais
j'hsitais, je n'osais.

Enfin, le matin des funrailles, avant qu'on la mt au cercueil,
j'allai m'agenouiller  ct d'elle et, la regardant, serrant ses
mains  jamais glaces, la priant de m'aider, je lui promis d'tre
une bonne fille pour mon pre, je lui promis de ne jamais le
quitter, et ce fut comme si une joie s'tait rpandue autour de moi.

En ce moment rien ne me semblait difficile. J'avais dix-sept ans et
je me croyais morte  la vie prsente. J'en ai bien rabattu. Mais ce
souvenir m'a t une force.

Quand il m'a fallu accepter ma belle-mre et ses enfants, que de
fois je me suis reporte  cette heure sacre.


5 dcembre.

Jusqu'ici qu'ai-je gagn? Quand j'y songe le dcouragement
m'envahit. Entre ce que je suis et ce que j'aurais besoin d'tre
il y a si loin.

Mon Dieu, prenez-moi en piti. Quand le poids de l'avenir 
supporter s'ajoutera aux souffrances du prsent, aux amers souvenirs
du pass, venez  mon aide. Faites que nous mritions tous de vous
aimer.


9 dcembre.

Que ces attendrissements sur moi-mme sont misrables. Qui m'en
dlivrera? Un peu plus, et je croirais que toutes mes fautes
viennent de mes peines. Si j'tais heureuse il me semble que je
serais si facilement bonne. Et pour supporter de belles et grandes
infortunes, je crois bien que je trouverais du courage. Mais cette
accumulation de chtives et avilissantes preuves me laisse sans
ressort.


20 dcembre.

Je n'ouvre plus mon cahier, mais je pleure souvent de chagrin, de
dgot, de honte. Oh! l'inutilit des efforts, l'impuissance de la
volont.

Comment supporter l'abjecte ralit? Comment surmonter
l'coeurement? Et ces souvenirs qui restent en mon coeur comme des
plaies...

Je me sens dtrempe de tristesse, accable, lasse parfois  croire
que je ne pourrai plus faire un pas. J'ai l'me pleine d'abominables
penses. Je n'ose sonder l'infme misre de mon coeur, car je dsire
_sa_ mort.

Puisque je ne puis le changer, pourquoi rester ici? Ma pauvre mre
avait-elle le droit d'exiger de moi l'hrosme? N'ai-je pas t bien
tmraire en m'y engageant? Suis-je pour jamais enchane, vraiment
prisonnire dans ma promesse de ne jamais le quitter?

Je ne le crois pas. Je voudrais m'en aller bien loin d'ici, et je
n'ose partir. Une imploration silencieuse me poursuit partout.

Imagination? Obsession morbide? C'est probable. Ou plutt, voix des
vagues remords, de la conscience trouble.


27 dcembre.

"Ne l'abandonne jamais, fais tout ton devoir", disait ma pauvre
maman. J'y ai tch depuis dix ans, j'y tche encore. Mais suis-je
tenue de me sacrifier pour n'arriver  rien, qu' la ruine de tout
ce qu'il peut y avoir de bon en moi?

Le but que je n'ai pas atteint, je sais que je ne l'atteindrai
jamais. Mieux vaut donc en finir avec cette vie insupportable.

C'est une prsomption de professer les grandes vertus. Ma mre qui
le connaissait aurait bien d ne pas tant me presser. Je suis lasse
 en mourir des loges qui me valent ce qu'on appelle mon
dvouement, ma belle conduite. Je voudrais montrer la noirceur de
mon me. Me confesser me serait un immense soulagement. J'en ai
grand besoin, mais il me faudrait un prtre  qui je fusse
parfaitement inconnue.


28 janvier.

C'est fait. Je me suis confesse comme je l'entendais. Le prtre qui
a reu mes aveux ne me connat pas, il ne me connatra jamais.
J'ignore mme son nom et je ne dsire pas le savoir. Je veux qu'il
reste pour moi un tre surnaturel. Mais de ce qui m'a t dit de la
part de Dieu, je voudrais bien ne rien oublier.

Il me semble que la douce Providence a tout conduit. Ma tante
Henriette, srieusement malade, voulait  tout prix m'avoir. On n'a
pas os la dsobliger, et je suis venue  Montral.

Hier, ma tante tait beaucoup mieux, elle insistait pour que je
sortisse, et, plus trouble que je ne saurais dire, le coeur malade,
je me rendis  l'glise des Franciscains.

Mais comme j'y entrais, une douceur se rpandit en moi. Cela
m'attendrit, me fit songer  ce que dit l'vangile du bon Pasteur
qui prend dans ses bras la brebis dfaillante au lieu de la faire
marcher devant lui.

Bont de notre divin Sauveur? Je n'eus pas de peine  me recueillir,
 me prparer.

J'avais cru tre seule dans l'glise. Le bruit d'une porte qui
s'ouvrait me fit tourner la tte. Un homme sortait d'un petit
confessionnal tout au fond de la crypte. Surmontant mes craintes,
j'allai prendre sa place et fermai la porte sur moi.

Mais je ne pus que faire le signe de la croix et restai l, muette,
 genoux dans l'ombre.

"Je vous coute", dit le prtre, aprs avoir attendu quelques
instants.

Mais je ne trouvais pas la force de parler. Jamais encore je ne
m'tais confie  personne. La vraie souffrance a sa pudeur, on
pourrait dire ses pauvres honteux. Dcouvrir les misres de mon
affreuse vie de famille m'tait odieux. Puis j'apprhendais les
froids reproches, les banales consolations. Je me sentais incapable
de les supporter, et, tout en trouvant mon silence absurde, je me
taisais.

Avec bont, le Pre demanda:

--"Mon enfant, tes-vous timide?

--"Non, rpondis-je.

--"Confessez-vous donc, poursuivit-il, et comme vous feriez 
Jsus-Christ lui-mme. Quoi que vous ayez  dire, parlez sans
crainte. Avec quelque chose de sa puissance, Notre-Seigneur donne 
ses prtres quelque chose de son indulgence, de sa misricorde."

Il y avait dans sa voix une douceur, une justesse d'accent, qui me
rassura, et je parlai. J'accusai mes aversions, mes ressentiments,
mes mpris du prochain, les coupables tristesses, les rvoltes
contre la souffrance et enfin l'abominable dsir de la mort de mon
pre.

Le religieux ne broncha pas. Je me demandai s'il avait entendu, et
aprs un petit silence, j'allais rpter l'accusation quand il me
dit avec une bont profonde:

--"Pauvre enfant, comme ce souvenir vous sera cruel, quand vous le
verrez mourir."

Puis, trs doucement, il m'interrogea sur la vrit de mon dsir,
sur sa relle porte, sur sa cause, tchant de dmler ce qu'il y
avait eu de rflchi, de pleinement voulu.

Je compris qu'il tenait grand compte du trouble de la tentation, de
la souffrance aigu, de l'exaspration de la sensibilit, et il
parut heureux de me dire qu'il tait loin de me juger aussi coupable
que je croyais l'tre.

Malgr mon horreur des confidences, je n'eus pas trop  me violenter
pour l'clairer sur mes difficults. Je lui racontai la mort de ma
mre, ses remords, ses craintes, ses implorations  la dernire
heure, ma promesse solennelle de faire tout mon devoir, de ne jamais
abandonner mon pre.

Je lui dis comme j'avais tch longtemps d'tre patiente, dvoue,
mais que depuis ses derniers excs et ses brutalits, je voulais le
quitter.

--"O iriez-vous?" me demanda-t-il.

--"Chez l'une de mes tantes qui m'aime, qui serait heureuse de
m'avoir." J'ajoutai que je ne ferais pas d'clat, que ma tante tait
trs honorable, trs honore; que chez elle j'aurais de grands
moyens de me rendre utile, de faire beaucoup de bien; qu'en
continuant de vivre avec mon pre je risquais d'en venir  le har,
et lui demandai si ma promesse  ma mre morte me liait
irrmdiablement.

--"Non, mon enfant", me rpondit-il sans hsiter.

--"Et je ne ferai pas mal d'user de mon droit de m'en aller?" lui
dis-je.

--"Non, mais en quittant votre pre, ferez-vous ce qu'il y a de
mieux  faire? Ferez-vous ce que Notre-Seigneur attend de
vous?--Voil le point inquitant. Vous me semblez tre  un pas
dcisif de votre vie. Pour vous clairer sur la route  prendre, il
me faut vous connatre, il me faut chercher ce que Dieu a mis en
votre coeur."

Puis il m'interrogea sur mes inclinations, sur l'action divine en
mon me, sur ma vie entire. Je rpondis clairement, simplement,
sans ambages. Et, chose qui m'tonne, pendant cet examen, je me
sentis  peine frmir. Cette main sacerdotale, qui soulevait tous
les voiles, tait si experte, si dlicate. D'ailleurs, ce fut vite
fait, et aprs un instant de rflexion, il me dit:

--"Vous attachez une grande importance  tous les sentiments, 
toutes les motions de la nature et vous croyez que la vie que Dieu
vous a faite vous est mauvaise, pernicieuse. Vous vous trompez. Je
vous affirme que la souffrance a t pour votre me une immense
bndiction. Si vous pouviez le voir comme je le vois, vous n'auriez
pas de paroles assez ardentes pour dire votre reconnaissance.
Jsus-Christ n'exige rien que pour notre avantage. S'il nous impose
la souffrance, c'est qu'elle est la source des biens infinis, c'est
qu'elle fait notre ressemblance avec Lui. Et, ne l'oubliez point,
plus nos croix nous humilient, plus elles sont d'un bois vil,
abject, plus elles nous unissent troitement  Lui, notre chef. Un
pre alcoolique, une fcheuse belle-mre, une vie trouble,
rapetisse, asservie, c'est dur  supporter. Et, quand il ne tient
qu' vous d'avoir ailleurs une vie trs facile, trs agrable, vous
demander de ne pas dserter la maison paternelle, c'est bien vous
demander l'hrosme. Vous pouvez vous y drober, mais je crois que
Notre-Seigneur l'attend de vous."

--"C'est au-dessus de mes forces", m'criai-je, et je fondis en
larmes.

Il me laissa pleurer, calma mon agitation par de douces paroles.
Quand je parvins  me matriser, il reprit:

--"Je vous plains, mais dans la dcision  prendre, ce qu'il faut
voir avant tout, ce qui importe vraiment, c'est le bien ternel de
votre me."

Je lui dis, me remettant  pleurer "Il importe bien aussi d'avoir la
paix. Ayez piti de ma faiblesse. Mon endurance est puise. J'en ai
assez, j'en ai assez. Il y a trop longtemps que je me sacrifie."

--"Mon enfant, reprit-il avec autorit, vous n'avez pas reu le
baptme pour mener une douce vie naturelle. Parfois, c'est en
demandant les plus amers sacrifices que le confesseur prouve la
tendresse de sa charit. Non, je ne puis approuver que vous rejetiez
la croix que Notre-Seigneur vous a choisie, vous a impose, 
laquelle votre sanctification est attache. Au confesseur, Dieu
donne des grces de lumire. Le renoncement est votre chemin. En
vous en dtournant, j'entraverais en vous l'oeuvre divine, je
manquerais  Celui qui a t crucifi pour nous et qui nous jugera
tous deux. C'est sa volont qu'il y ait des martyrs dans la vie
domestique. Je vous dis donc: N'abandonnez jamais votre pre! Si
faible, si coupable qu'il soit, ne voyez en lui que le plus 
plaindre des malheureux. Je vous en conjure, ne quittez pas la voie
droite et royale de la croix. Qui sait o vous aboutiriez? Qui peut
dire ce que le bonheur humain ferait de vous? Nul ne sait ce qui
nous convient comme Celui qui nous a faits. La seule chose
importante ici-bas, c'est d'accomplir sa tche. Oui, votre mre
mourante avait raison. Il n'y a rien de terrible en ce monde. Tout
passe si vite. Qu'est-ce que le rve de cette misrable vie?  quoi
sert de vouloir s'tablir sur la terre comme si on n'en devait
jamais sortir?"

Il me demanda ce que j'allais faire.

Je n'avais pas la force d'une parole. L'angoisse me serrait la
gorge. Tous mes dgots, toutes mes rpulsions me remontaient au
coeur. Mais soudain un apaisement se fit en moi. La douce impression
ressentie en entrant dans l'glise me revint et je rpondis sans
trop d'efforts:

--"Avant de me confesser, mon Pre, j'ai promis  Notre-Seigneur de
prendre ce que vous me diriez comme l'expression de sa volont."

--"Sa volont! rpta-t-il avec adoration. Tout est l, mon enfant,
et quoi qu'il nous en semble, sa volont est pour chaque me la
beaut idale. Courage! De vos dgots, de vos tristesses, de ces
amres humiliations, de ces vulgaires souffrances contre lesquelles
votre fiert se rvolte, il faut faire un pome divin qui ravisse
Notre-Seigneur. Chrtienne, aujourd'hui vous acceptez la croix en
pleurant; viendra un jour o vous l'aimerez et,  l'aimer, vous
aurez une joie infinie."

L'absolution me remplit d'une paix trs douce "Savez-vous, me
demanda le religieux pendant que j'essuyais mes larmes, ce que
l'glise fait dire au prtre aprs les paroles du pardon?" Et,
visiblement attendri, il rpta en franais ce qu'il venait de dire:
"Par la passion de Notre-Seigneur Jsus-Christ, par les mrites de
la vierge Marie, par les mrites de tous les Saints, que tout ce que
tu souffriras, que tout le bien que tu dsireras faire, serve 
expier tes pchs et  t'obtenir le bonheur ternel."

_Tout ce que tu souffriras, tout le bien que tu dsireras faire_...
 maternelle tendresse de l'glise!  grce d'tre catholique!


4 fvrier.

La joie surnaturelle est la meilleure des joies, la joie
inexprimable. C'est comme si on avait arrach le pass de mon me
ulcre pour mettre  la place une vie nouvelle, inconnue, et si
profonde, si paisible, si douce! Il me semble qu'une source
d'amour--longtemps comprime--s'est ouverte en mon coeur et
s'panche sur tous.


20 fvrier.

Mon pre me rappelle. Sa lettre trs longue, pleine de supplications
et de promesses, m'a fait un trange effet. Toutes les tristesses du
pass, tous les odieux souvenirs ont reflu dans mon coeur pendant
que je la lisais.

Plus rien de la divine paix! Mais le trouble, l'emportement des
lches regrets. Chose honteuse, je pleure ma gnreuse rsolution.
J'ai cru pouvoir et dj je ne peux plus. Ah! oui, je sens ma
faiblesse! Mais est-ce donc sur moi que je dois compter?

Mon Dieu, rendez-moi un peu de la paix qui se rpandit dans mon
coeur quand je promis de faire votre volont. _Voluntas tua,
voluptas mea_. Ce mot d'un saint je veux le faire mien.


26 fvrier.

Jour inoubliable. Chez une humble et fruste jeune fille, j'ai vu la
splendeur de la beaut chrtienne, j'ai vu la parfaite, l'amoureuse
acceptation de la souffrance et de la croix.

Ma tante avait appris le funeste accident. Ce matin, elle m'envoya 
l'Htel-Dieu prendre des nouvelles de la blesse qu'elle connat
bien, qu'elle emploie souvent. Quand j'arrivai on allait lui amputer
le bras droit, et le docteur B... qui m'accompagnait, me conduisit
 la salle d'opration.

La pauvre enfant, ple comme une morte, tait couche sur la table.
File m'aperut et me fit signe d'approcher. Je ne pouvais retenir
mes larmes. Elle tait calme et me dit trs bas:--"Voulez-vous
prendre ma pauvre main et me faire faire une dernire fois le signe
de la croix."

Je pris sa main broye, informe, je traai sur elle le signe sacr
et son visage livide s'claira d'une joie divine.

Le mdecin qui s'apprtait  lui appliquer le chloroforme s'arrta,
tonn, mu, et la regarda longuement.

Cette expression si belle, je l'ai toujours devant les yeux et,
malgr moi, mes larmes coulent un peu.  force intrieure et
magnifique de la simple foi!


2 mars.

J'ai crit  mon pre, je lui dis: "ternellement, je serai votre
fille." Mon me, c'est cela: le plaindre, le supporter ne suffirait
pas, il faut l'aimer, non pour moi, non pour lui, mais pour Dieu.

Si je sais m'oublier, m'immoler, l'heure de la grce irrsistible
viendra, et j'en ai l'intime, l'absolue confiance, je le sauverai.

"Quelle illusion", dit ma tante, qui veut  tout prix me retenir.
Elle m'assure que l'avenir me rserve de grandes compensations,...
Et quand cela serait? _Tout est vain, sauf le devoir._

Ma tante a maintenant l'ge qu'avait ma mre quand je l'ai perdue.
La ressemblance, assez vague autrefois, s'est accentue. Celle
longue intimit a fortifi son affection. La sollicitude dont elle
m'entoure m'est bien douce. Je souffre de l'attrister. Je souffre de
quitter cette maison, o tout me plat, o j'aimerais tant vivre, o
les jours coulent si doux, si lgers.

Mais je n'oublie pas la parole du Matre: _Si quelqu'un veut me
suivre, qu'il se renonce  lui-mme, qu'il prenne sa croix et qu'il
marche._

C'est la parole ternelle. L'aurais-je trouve dure, si je l'avais
reue de Jsus-Christ lui-mme?... Si j'avais entendu sa voix
divine, si j'avais vu dans ses yeux l'appel tendre, suppliant, m'en
coterait-il de le suivre?... Il me semble que non. Mais c'est
dans l'obscurit de la foi que je dois peiner. La vie qui m'attend
m'apparat dans sa ralit brutale et j'en ai dgot, j'en ai
frayeur.

Jusqu'o ira le sacrifice? Je ne dois pas y songer. Il faut
m'oublier et aujourd'hui je ferme mon cahier pour toujours.
_L'incomprhensible srieux de la vie humaine_ s'accommode mal de
cette perte de temps. Tout vaut mieux que de s'attendrir sur
soi-mme.

Seigneur Jsus, Dieu de mon amour, je m'abandonne  toutes vos
volonts. Dlivrez-moi de la crainte de souffrir. Arrachez-moi aux
pauvres et vains dsirs du bonheur de la terre,  tous les riens de
cette vie qui sera si vite passe. Donnez-moi l'intelligence du
mystre de la croix. C'est avec confiance que je vais  ma tche.
La souffrance est une semence que vous bnissez.

Seigneur, vous qui nous tes plus intime que l'me ne l'est au
corps, ayez piti de toutes mes faiblesses. Dans les misres
quotidiennes, que je sente que votre regard me suit. Aux heures
cruelles, quand je tendrai les bras vers vous pour tre console,
protge, ne me repoussez pas.

Je suis un tre de misre, mais  vous, Sauveur, Matre ador,
je voudrais donner tout l'amour qui se perd le long du chemin.




La vaine foi


  La religion qui se borne au sentiment
  ou  certains actes routiniers, n'est
  qu'un simulacre. La foi doit tre vcue,
  c'est--dire qu'elle doit influencer et
  rgler tous les actes de notre vie
  individuelle, sociale et familiale.

  Mgr Ross.


20 mai 19...

Les jours passent et je reste profondment trouble.

Malgr moi, je pense sans cesse aux tranges paroles de M. Osborne.
Cela tourne  l'obsession. J'ai beau faire, dans les conversations
les plus animes, au thtre, partout, je le vois, je l'entends me
dire tout tonn: "La diffrence de religion... Cette diffrence
est-elle si grande?... Depuis que je vous connais, depuis que je
veux vous avoir pour femme, je vous ai beaucoup observe et il me
semble bien que vous tes catholique comme je suis protestant--de
nom seulement."

Ces mots me poursuivent. J'en ressens comme une fltrissure.

_Catholique de nom_, voil comment me juge un homme intelligent,
trs ml  ma vie depuis deux ans--et qui dit m'aimer.

O met-on sa religion si on ne la met pas dans sa vie, si du moins,
il est impossible  ceux qui nous observent de l'y reconnatre. Mais
y a-t-il un catholicisme de salon?


24 mai.

D'autres peut-tre trouveraient M. Osborne bien exagr, bien
injuste. L-dessus il me faudrait l'opinion de ceux qui me
connaissent le mieux--de ceux qui me voient vivre.--Mais dans
ma famille--si aimable pourtant--a-t-on le vritable esprit
chrtien? D'ailleurs, ni  mon pre, ni  ma mre je ne pourrais
rien dire sans les blesser. Quant  Lydie et  mon beau-frre,
mes remords les feraient bien rire.


31 mai.

Nous tions tous au jardin quand M. Osborne est survenu. Paulette
courut  sa rencontre. Elle lui fit de grandes amitis et voulut
absolument lui montrer le nid de merle qu'elle a dcouvert. C'tait
gentil de voir cette petite le conduire.

Comme M. Osborne ne se rapprochait point de notre groupe, j'allai
 lui. Son visage sombre s'claira. Il me regarda longuement,
gravement et m'appelant pour la premire fois par mon nom de
baptme.--Marcelle, murmura-t-il, je voudrais vous parler
librement.

Nous prmes l'alle des pins et avec la tranquille assurance des
forts, il me dclara qu'il ne pouvait croire  un refus dfinitif
... que je finirais par lui faire le sacrifice d'un prjug. Dans
les religions, il ne voit gure que les traditions, que l'hritage
des anctres.

--Je suis n protestant, je mourrai protestant, dit-il, mais je
suis loin d'tre un fanatique.  vrai dire, je ne crois pas 
grand'chose. Je ne suis plus sr d'tre un chrtien. Quand je
cherche ma foi d'enfant, je la retrouve comme une morte aime qu'on
retrouverait en poussire. La foi! qui l'a vraiment? Qui est sr de
l'avoir toujours?

Je me rcriai vivement. Il me regarda. Ses yeux clairs
m'interrogeaient, semblaient vouloir sonder mon me jusqu'au fond.

--Il y a quelques annes, reprit-il, aprs un lger silence, je
pense bien que j'aurais parl  peu prs comme vous le faites.
On s'abuse tant; l'illusion tient une place si large dans nos
sentiments, dans notre vie. Mais je vous le demande, o sont les
vrais croyants? Qui mdite l'vangile, qui le comprend, qui s'en
pntre?... Dans notre monde, est-ce qu'il n'y a pas un recul vers
le paganisme?

Tout ce qu'il dit a de l'accent. Il est nergique, il est sincre.
Ce qu'il me raconta de lui-mme me surprit et m'mut. Que nous
ignorons l'me des autres. Mais peut-on comprendre les souffrances
qu'on n'a jamais prouves? Les angoisses du doute me sont
absolument inconnues et je ne suis pas sans avoir remarqu que les
vrits mal dites font un effet fcheux. Je n'osais donc parler.

-- quoi sert de scruter les problmes insolubles? poursuivit-il.
Le meilleur de la vie, c'est de travailler, c'est d'aimer. Si vous
vouliez donc tre ma femme, je vous serais un mari loyal et dvou.
Nous nous entendrions parfaitement, j'en ai l'intime, l'absolue
conviction. Ce qui vous reste de votre ducation religieuse s'en
irait bientt... tout naturellement.

--Voil ce que vous esprez, fis-je indigne, et vous dites m'aimer.

--Je vous aime, je vous aimerai toujours, jamais je ne pourrai m'en
empcher, dit-il humblement.

--Il parat que l'amour passe tt ou tard... et jamais trs tard,
lui rpondis-je.

Il ne rpliqua rien, mais me regarda avec une expression si triste
que j'en fus touche et je lui dis:

--Soyez-en sr, une catholique et un protestant ne peuvent s'pouser
sans prparer leur malheur. Puis, je vous l'ai dit, l'glise
catholique tolre  peine les mariages mixtes... elle ne les bnit
point.

--Qu'est-ce que cela vous ferait?... Que vous importerait cette
bndiction si vous m'aimiez? L'amour chasse tous les autres
sentiments. Soyez franche, la diffrence de religion n'est qu'un
prtexte. Vous refusez d'tre ma femme parce que vous n'avez pour
moi que de la rpulsion.

--Vous savez ce que vous tes, vous savez ce que vous valez,
rpliquai-je. Je n'ai pas  rpondre l-dessus. Mais dites-moi,
monsieur, ce qui vous fait croire que je ne suis catholique que
de nom. Je voudrais le savoir.

Il luda d'abord la question. J'insistai et, s'arrtant au milieu
de l'alle, il me dit avec calme:

--Mademoiselle, si vous et moi nous ne croyions qu' la vie
prsente, qu'y aurait-il  changer dans notre manire de voir,
de juger, de sentir et de vivre?

Je restai devant lui silencieuse et confuse. Une lumire inexorable
m'envahissait, me forait  voir la contradiction absolue entre ma
foi et ma vie de luxe, de plaisirs, d'gosme et d'orgueil.

Il se pencha et murmura:

--Vous ai-je fait de la peine?

--Vous m'avez fait un grand bien, vous m'avez claire, lui dis-je.
Merci d'avoir t sincre. Merci de n'avoir pas craint de me dire
la vrit.

Mais je ne pus retenir quelques larmes.

--Pardon, pardon, dit-il, je regrette mes paroles. Comment ai-je pu
vous parler ainsi? Se peut-il que je vous fasse pleurer?

--Ne regrettez rien. Encore une fois, vous m'avez claire. Je suis
catholique, j'ai la grce de la vrit intgrale et vous, Benedict
Osborne, si prvenu en ma faveur, vous me jugez moins chrtienne que
vos protestantes. Vous me classez presque parmi les incroyants.

--Vous savez, dit-il, qu'il n'y avait rien de blessant dans mes
paroles. Vous tes vraiment la femme que je souhaite.

Je lui fis signe de ne pas insister et trop trouble, trop mue,
pour me contenir, je lui dis:

--Oui, je vis dans l'oubli de Dieu, dans l'insouciance des choses
ternelles. J'ai la passion du bien-tre, du plaisir; oui, j'ai le
got effrn du luxe, la fureur de briller, toutes les idoltries de
la beaut, de la jeunesse, du succs. L'adulation m'enivre, mais
sous tout cela la foi vit... Ah! bien inerte, bien endormie... Mais
vous l'avez rveille.

Nous reprmes en silence nos alles et venues. tait-il mu? Je le
crois et que la crainte de le laisser voir l'empchait de parler.

Au-dessus de nos ttes, les pins tendaient leurs branches. Les
armes du jeune feuillage nous arrivaient avec des bruits d'ailes.

--Les oiseaux font leurs nids, observa-t-il,--et bien bas, il
ajouta: Ah! un foyer, une petite maison close o l'on serait
attendu, o l'on trouverait la paix, l'intimit, o l'on reviendrait
toujours comme  un refuge.


4 juin.

Je dors trs peu. L'entretien de l'autre jour semble avoir chass
le sommeil. Comment un protestant, un incroyant--pour parler
exactement--a-t-il pu produire une impression religieuse si forte?
N'y a-t-il pas l une touche secrte venue d'ailleurs?

Je l'ai rencontr plusieurs fois et sans embarras. Il doit m'avoir
trouve bien impulsive. Mais le souvenir de mes aveux m'est plutt
apaisant, consolant. Dans ce cri de la conscience, je vois un
commencement de rparation. La grande masse des catholiques renie
chaque jour la foi dans ses actes, je le sais parfaitement. Mais
cela ne m'excuse pas. On est toujours responsable de l'impression
qu'on produit.


8 juin.

De l'motion  la volont, il y a loin. On ne change pas du jour au
lendemain ses habitudes, ses gots, ses inclinations. Je suis bien
trop imbibe de l'esprit du monde pour aller facilement aux austres
exigences de la vie chrtienne, mais il me semble que je ne pourrai
plus tre la frivole crature que j'tais.

C'est une chose grande que de comprendre qu'on a une me immortelle.
Je l'prouve et je songe souvent  ces rgions ternelles o je dois
vivre  jamais. Je n'ai personne avec qui parler de ces graves
sujets. Une conversation l-dessus avec M. Osborne me tenterait s'il
n'tait rong par le doute.

M'aime-t-il vraiment? J'espre que non et qu'il ne souffrira gure.
Je lui conviens, je lui plais, mais une autre lui plaira autant. Et
entre nous, il y a tant d'ides qui sparent. En fait de penses,
de souvenirs, de vues, de craintes, d'esprances, qu'avons-nous
en commun?

Je lui reconnais beaucoup de distinction, une relle valeur. Il a
l'me robuste et haute. Sa recherche flattait ma vanit. Maintenant,
j'prouve pour lui un sentiment que je n'avais jamais ressenti. Mais
l'expression de cette sympathie tardive ne vaudrait rien, ne m'est
pas permise. Non que je redoute une grande passion. Je ne la redoute
pas plus que je ne la dsire. Je n'ai pas le got des motions
excessives. J'aime la gaiet, l'animation de la vie, le plaisir.
Mais je ne suis pas sentimentale, je ne suis pas romanesque.

 mon avis, les grandes passions, comme les grands feux, sont
agrables  voir de loin et, d'aprs ma connaissance du monde, la
mdiocrit du sentiment y est encore plus gnrale que la mdiocrit
de l'esprit.

Qui sait, sous ses froids dehors, Benedict Osborne cache peut tre
une sensibilit profonde. Quoi qu'il en soit, si je me connais,
jamais je ne consentirai  un mariage que ma vieille mre l'glise
catholique ne bnirait pas.

Si ce que je viens d'crire tait lu, on me trouverait bien
arrire, bien troite. Dans le monde que n'abrite-t-on pas sous
le mot _largeur d'esprit?_


10 juin.

M. le Cur de..... en tourne pour son hpital, nous a longuement
entretenus de bien des souffrances, de bien des misres. Comme il
allait partir mon pre lui demanda:

--S'il vous tait donn, monsieur l'abb, de dlivrer l'humanit
d'une souffrance, que feriez-vous? De quelle souffrance,
dbarrasseriez-vous la terre?

Il rflchit un instant et rpondit avec un sourire.

--Des vaines et fausses douleurs.

On se rcria, on protesta.

--Non, ce n'est pas ce que vous feriez. Vous useriez mieux de votre
puissance. Vous en savez trop long sur les souffrances de toutes
sortes.

--Oui, j'en sais long sur les douleurs de la vie et de la mort,
s'cria le vieux prtre, mais si j'en avais la puissance, je
dbarrasserais d'abord la terre des souffrances de la vanit,
des souffrances de l'envie et, croyez-moi, je serais le grand
bienfaiteur des humains. Les vaines souffrances tiennent une si
grande place dans notre valle de larmes... et elles sont si
laides  voir.

On applaudit et aprs son dpart plusieurs dirent qu'il avait
raison.


13 juin.

La mort si prompte, si terrifiante de M. Durville, en visite chez
nous, nous a tous consterns. La maison d'ordinaire si gaie en est
encore toute triste.

Depuis quelques annes il affichait l'incroyance, mais aux prises
avec la mort, le pauvre garon n'a pas refus le prtre. Au
contraire, il demandait s'il n'arrivait pas, et, avec des
gmissements de bte qui rle, il priait, il protestait qu'il
voulait croire et s'efforait de ranimer sa foi.

Chose que je me reproche un peu, maintenant que l'motion est
calme, quand je revis cette heure terrible, il m'apparat comme un
homme surpris par la nuit qui s'agiterait pour rallumer un flambeau
teint.

Oh! sa peur du noir! Ce souvenir me poursuit, souvent encore j'en
frmis toute.

Quand le prtre arriva, M. Durville ne respirait plus. Mais depuis
qu'il est reconnu que la vie persiste aprs la mort apparente, on
donne les sacrements  ceux qui viennent d'expirer. Tant qu'il reste
une parcelle de vie, le prtre peut absoudre et purifier. Pendant
que M. le cur faisait rapidement les onctions sur ce pauvre corps
o l'oeuvre de la mort tait si prs d'tre consomme, le poids
qui m'crasait le coeur s'allgea. Je respirai. Nous tions tous
fortement mus. Moi plus que les autres peut-tre, car c'tait la
premire fois que je voyais mourir.

J'aurais voulu rester auprs du corps jusqu' ce qu'on l'emportt.
Mon pre ne le permit point.

Avant de quitter la chambre, je levai le drap qui couvrait le visage
du mort, je le regardai longuement et je le sentis si loin... si
autre... Qu'est-ce que notre vie?... Oh! l'insondable mystre de
tout!... Ces dures incalculables ces espaces infinis... "Me voil
sur la terre comme sur un grain de sable qui ne tient  rien."

Cette parole me revient souvent, je la sens terriblement vraie.


17 juin.

On l'a reconduit en grande pompe au cimetire.

Sa mort a caus de l'moi. On en parle encore, mais dans quelques
jours, qui y songera? M. Osborne, trs frapp de cette mort, est
venu en causer. Je lui ai racont comme sa foi s'tait rveille,
comme il protestait  Dieu qu'il croyait... qu'il voulait croire.

Il m'a coute avec une attention profonde et m'a dit simplement:

--Quand il faut s'enfoncer dans le noir on veut avoir une lumire.


20 juin.

Si tu savais comme je suis accable de douleur, tu n'aurais pas
tard  venir me voir, m'a crit Vronique Dalmy. J'ai besoin de
tout savoir. Nous nous aimions tant!

Pauvre Vronique. Ce qu'elle voulait surtout savoir c'tait si son
ami avait parl d'elle.

Elle le regrette, mais sans s'en rendre compte peut-tre, elle a
l'inclination d'exagrer beaucoup ce qu'elle ressent.

Cet talage de larmes, ces phrases thtrales m'ont refroidie. Son
chagrin dans son humble vrit m'aurait bien plus touche.


26 juin.

Pour ce pauvre garon, emport d'une faon si terrible, ma piti
reste intense, mais c'est moins  lui que je pense qu' l'au-del.

Ce monde invisible o, d'un moment  l'autre, nous pouvons tre
jets, qu'en savons-nous?... De l'univers, o notre terre n'est
qu'un atome, qu'est-ce que les plus grands savants connaissent?

L-dessus je viens de lire des paroles de Pasteur que je veux
garder.  une sance de l'Acadmie, parlant de l'accord du principe
fondamental de la foi et des conceptions scientifiques les plus
hautes, Pasteur disait:

"Au-del de cette vote toile, qu'y a-t-il? De nouveaux cieux
toils. Soit. Et au-del?... Il ne sert de rien de rpondre:
Au-del sont des espaces, des temps et des grandeurs sans limites
... Nul ne comprend ces paroles. Celui qui proclame l'existence de
l'Infini, et nul ne peut y chapper, accumule dans cette affirmation
plus de surnaturel qu'il n'y en a dans tous les miracles de toutes
les religions, car la notion de l'Infini a le double caractre de
s'imposer et d'tre incomprhensible."

J'ai fait lire ces lignes  M. Osborne que j'ai rencontr. Il est
rest un peu songeur et m'a dit:

--Il y a des moments o je donnerais tout ce que je possde pour un
petit grain de foi solide. Mais comment croire?

"_Truth is a gem which loves the deep_."

--Pauvre protestant perdu sur la mer sans rivages du libre examen,
lui ai-je dit avec compassion.

Nous avons parl de notre situation de passant, de cet ocan de
mystre qui nous entoure.

--Vous autres, catholiques, vous croyez votre planche plus solide
que celle des autres, m'a-t-il dit.

Et craignant probablement de m'avoir blesse, il a ajout

--Comme vous avez l'esprit srieux. Il n'est pas ordinaire, il n'est
pas naturel  la jeunesse de creuser ces graves penses.
Heureusement, cette forte impression va se dissiper.


4 juillet.

"Ne seras-tu plus jamais gaie? m'a dit mon pre en me rencontrant ce
matin. Ton sourire et ton rire me manquent affreusement.... Ta
tristesse songeuse m'inquite."

Je pris le cigare allum qu'il tenait entre ses doigts, j'en fis
tomber la cendre et lui dis:

--Les choses de ce monde ont-elles plus d'importance que la fume et
la cendre de votre cigare?

--Pourquoi t'arrter  ces dsolantes exagrations? me dit-il. Il
faut ragir contre les impressions funbres. Parce que tu as vu
mourir, la terre n'a pas pris le deuil. Il ne faut pas croire qu'il
n'y a plus d'esprances, plus de joies. C'est une ingratitude. Et me
montrant le jardin ensoleill: Vois comme tout est beau.

D'aprs lui, il faut regarder la terre sous ses aspects aimables et
ne pas assombrir ses belles annes. La grande tristesse, conclut-il,
c'est d'avoir eu vingt-cinq ans et de ne les avoir plus.

Ce soir, il m'a surprise  ma fentre, la tte leve vers les
toiles, et m'a plaisante gaiement sur ce qu'il appelle _le got de
l'astre, le vagabondage dans les espaces_.

--On assure qu'il faut des milliers d'annes pour que disparaisse la
lumire d'un astre teint? lui demandai-je.

--Ce que je sais, rpondit-il, c'est qu'il faut te ramener en ce
monde... il faut te distraire.

Et avec cette virile autorit du geste, qui me plat chez lui,
il ajouta:

--Tu iras au bal de Mme V... Je veux te revoir avec ces lueurs
de ftes qui te seyaient si bien.

Pauvre pre, toujours si aimable, encore si brillant. Ce n'est pas
lui qui se prtera aux conversations sur l'au-del. Il veut
rveiller ma vanit,--ce qui n'est pas bien difficile. De mes
pauvres triomphes mondains, il m'est revenu tantt une saveur
horriblement douce.


6 juillet.

Ma mre me reproche de me ngliger, de n'avoir plus de got  rien,
c'est un peu bien vrai.

Que j'aille parfois  la messe en semaine, l'inquite. Elle
m'assure qu'il me faut beaucoup de repos, beaucoup de distractions.
Comme les autres ici, elle croit que la terrible mort de M. Durville
m'a dangereusement impressionne.

Cette mort m'a fait _voir_ combien fragile est la vie. Mais la crise
intrieure l'avait prcde. On n'a pas aperu le travail secret
dans mon me. C'est bien Benedict Osborne qui m'a port le grand
coup. C'est lui qui a rveill ma conscience. Le changement qu'on
remarque en moi vient surtout de cette souffrance intime qui s'avive
au lieu de s'apaiser.

Je n'ai pas  me reprocher ce que le monde appelle de grandes
fautes, mais j'ai vcu pour moi-mme, pour paratre, pour faire de
l'effet au lieu de faire du bien. Je suis un tre de luxe, d'gosme
et d'orgueil.

Ah! ce culte du _moi_. Si l'on pouvait faire l'analyse de mes
penses, de mes sentiments, quel rsidu aurait-on?

Dans le dsir criminel de plaire trop, dans la secrte complaisance
qu'on y prend, qu'est-ce que Dieu voit?

Humbles travailleuses, aux visages fltris, pauvres jeunes filles
qui peinez tout le jour pour nourrir votre vieille mre, pour donner
du pain  vos petits frres et  vos petites soeurs, vous reposez
les regards du Dieu de saintet. Aux yeux de Celui qui a fait la
lumire si belle, vous tes les nobles fleurs, la parure de ce
monde.


9 juillet.

La foi n'est rien, si elle ne pntre la vie entire. La religion
doit tre l'me de l'existence. Qu'est-ce que les habitudinaires,
les pratiquants de la routine et du respect humain?... J'ai
l'horreur de la petite cour intresse qu'on fait  Dieu. Mais le
plus vif de mes sentiments religieux, c'est la crainte. Souvent je
lis quelques lignes de Pascal. J'aime la force opprimante de sa
parole. Il a des penses qui s'emparent pour jamais de l'esprit,
"le petit cachot o l'homme se trouve log, j'entends l'univers..."


17 juillet.

J'aurais prfr ne pas aller au bal, je me suis laiss coiffer et
habiller sans me regarder. Y avait-il de l'affectation en cela? Il
me semble que non. Mais la vanit a la vie dure. Me sentir admire
m'a t dlicieux et le plaisir de la danse m'a encore un peu
grise. Mais je ne sais comment tout le srieux de la vie a soudain
pes sur moi. Je n'ai plus voulu danser.

--Je voudrais lire dans votre me, m'a dit M. Osborne, dont j'avais
surpris plusieurs fois le regard attentif.

--Vous y verriez d'tranges contradictions, lui ai-je rpondu, mais
croyez-moi, je n'ai plus l'me lgre qu'il faut porter au bal. Je
ne l'aurai jamais plus.

--En tes-vous bien sre? a-t-il rpliqu avec un sourire.

Il est trop homme du monde pour laisser voir ses impressions,
rien chez lui ne trahissait une arrire-pense. Mais je sentais
l'invisible. Un je ne sais quoi impossible  exprimer m'avertissait
qu'intrieurement il revivait l'heure de notre promenade dans
l'alle des pins et j'en prouvais du malaise. Le rveil de ma foi
n'a gure servi qu' me faire sentir la morsure continuelle de la
conscience.

Comme j'allais partir, M. Osborne me rejoignit et pendant que
j'arrangeais ma sortie de bal il me dit bien bas:

--Sachez-le, je ne renonce pas  mon espoir le plus cher. J'ai foi
en ma volont; elle est plus forte que la vtre.


20 juillet.

Longue promenade, ce matin, avec mon pre. Comme il tchait en vain
de m'gayer je lui avouai que je souffre parce que je ne vis pas
comme je crois, que je ne suis pas ce que je devrais tre.

Il rit doucement et rpondit:

--Tu es la grce, la joie de la famille. Cela me suffit.
Chasse bien loin ces scrupules--toutes tes ides de l'autre monde.
La vie n'est douce qu' ceux qui l'effleurent.

--Pardon, lui dis-je, la vie n'est douce qu' ceux qui ont la paix
de l'me et si j'avais plus de courage, je vous demanderais la
permission de faire une retraite.

--Je te dfends mme d'y songer, dit-il avec autorit. Je ne veux
pas d'une nonne laque. Faire une retraite... Ce qu'il te faudrait,
ma fille, c'est l'amour. Ton coeur dort. Aucun de tes amoureux n'a
su encore se faire aimer. Mais j'espre que tu ne manqueras pas ta
vie.

Rien  faire pour le moment. Et je crois que j'en suis contente. Il
est terrible d'entrer dans les tnbres de sa conscience. Je redoute
la lumire. Quiconque se regarde, parat-il, est pouvant de
ce qu'il voit. Et quand j'y pense une srieuse vie chrtienne
m'effraye. C'est un peu comme s'il s'agissait de m'enterrer vive.

 travers ces lches penses, voici que surgit un souvenir de ma
visite aux catacombes de sainte Agns.

J'y tais alle en bien frivole compagnie. Ma bougie allume  la
main, j'avanais dans les troites alles bordes de tombeaux, sans
autre sentiment que la curiosit, quand soudain une religieuse
motion m'envahit et mes larmes coulrent irrsistibles, douces,
presses... Les sicles avaient recul; dans le pass profond je
voyais les premiers chrtiens, les martyrs.

Ces jeunes filles qui s'arrachaient aux splendeurs de la terre, 
toutes les dlices de la vie pour aller avec joie aux tourments, 
une mort affreuse croyaient ce que je crois. Rien de plus. Cratures
de chair et de sang, elles avaient besoin comme moi de libert, de
vie, de jouissances, de plaisirs.  peine sorties du paganisme,
comment avaient-elles la force de tout sacrifier  l'invisible?

 nobles vierges qui braviez les proconsuls et renversiez les
idoles, vous qui ne redoutiez ni le poids des chanes, ni le noir
des cachots, ni la savante cruaut des bourreaux, que penseriez-vous
de moi qui recule devant les efforts et les ennuis de la vie
simplement chrtienne?


23 juillet.

Je vis beaucoup au-dehors. L'air et la marche, quelle jouissance.
La beaut du soleil, des eaux, de la verdure n'a point de prix.
Mais intrieurement j'entends souvent le conseil de la mort dans
cette chanson allemande que ce pauvre M. Durville chantait si bien:
"N'aime pas trop le soleil et les toiles, car il te faudra me
suivre dans ma demeure sombre."


24 juillet.

La nuit est claire, le ciel trs pur. Tantt j'ai tch d'y situer
l'Alpha du Centaure. C'est l'toile la plus rapproche de nous et
pour y arriver,  un train qui partirait de la terre et marcherait 
la vitesse de vingt-cinq lieues  l'heure, il faudrait quarante-six
millions d'annes. L'esprit dfaille quand on rflchit aux
dimensions du monde.

J'aime ces penses. J'y prends conscience de la grandeur, de la
puissance de Dieu.  Crateur de l'univers, merveille et mystre!


26 juillet.

Tantt, me promenant dans le jardin, aprs l'orage, j'ai aperu
entre des arbres bien haut, en plein soleil, de merveilleux fils de
la Vierge qui n'y taient pas ce matin et ce gracieux travail de
l'araigne m'a frappe d'tonnement, m'a fait faire des rflexions
sans fin.

Depuis Jsus-Christ, si tous les chrtiens avaient vcu leur foi,
fourni leur maximum d'efforts pour perfectionner, pour ennoblir,
pour embellir la vie, que serait la terre?...

Une lumire devrait maner de nous. Il est triste, il est affreux
d'touffer en soi le divin. Je vois venir le jour o je ne pourrai
plus supporter des aspirations, des sentiments que je ne traduirai
pas en actes. Mais le courage me manque absolument et je reste avec
une conscience douloureuse. Dans la srieuse vie chrtienne,
j'entrevois des gnes insupportables, des ennuis infinis, des
renoncements impossibles.

Chose trange, nous ne pouvons nous mesurer et nous aimons les
riens.


30 juillet.

Le srieux de la vie pse parfois sur moi jusqu' m'oppresser.
Quelque chose s'est empar de moi et ne me lche point, mais la
pit n'a pas d'attraits pour moi.

Un prtre  qui je m'en plaignais m'a dit:

--C'est l'effet de la vie mondaine... Puis vous n'avez jamais
souffert.

Je protestai faiblement mais il poursuivit

--Vous tes une heureuse de la terre. Dieu vous a comble. Tout vous
sourit. Le monde vous encense, vous adule. Ne soyez pas surprise que
la pit vous semble insipide. Entre les dlices de ce monde et le
got des choses divines, il y a incompatibilit absolue.

--Je ne suis pas si heureuse que vous le croyez, lui dis-je. Je n'ai
pas la paix de l'me et je pense  la mort beaucoup plus que je ne
le voudrais.

Il me regarda tonn et reprit

--Quoi! la mort n'est pas pour vous un fantme qui ne viendra
jamais?... La grce vous travaille, c'est vident. N'attendez pas
l'attrait pour vous mettre  la pratique exacte.

--La pratique exacte, aride et sche, m'criai-je, je ne saurais m'y
assujettir. a me ferait l'effet d'un mouvement mcanique. Il me
faudrait un renouvellement entier, profond.

--Avez-vous cru qu'il ne vous en coterait rien? La conversion d'une
jeune me qui s'est livre au monde, sans commettre ce que nous
appelons de grandes fautes, est entre toutes difficile et aride.

--Pourquoi? lui demandai-je.

--Pour vous rpondre il faudrait bien comprendre ce que c'est que
l'esprit du monde. Jsus-Christ l'a maudit dans sa prire pour les
lus; au moment d'aller mourir pour les pcheurs, il a dclar qu'il
ne priait pas pour le monde... Lui connat le fond des choses.

Paroles terribles! Je le regardai avec un sentiment de dtresse et,
trs doucement, il ajouta:

Ayez confiance. La grce fera son oeuvre dans votre coeur. Mais
c'est surtout par la souffrance que Dieu opre.

Et maintenant dans le calme profond de la nuit qui m'entoure, je me
reprsente la dernire Cne. Si j'avais vu Notre-Seigneur quand il
a dit: "Je ne prie point pour le monde."

 Sauveur,  juge de l'humanit, pourquoi le monde vous est-il si
odieux? Est-ce parce qu'il est le temple de la vanit, du mensonge,
de l'envie?


15 aot.

Je suis  Montral pour la profession religieuse d'Odile Rmur. Ce
matin  mon arrive, en attendant la voiture, la pense m'est venue
d'aller entendre la messe  Bon-Secours.

Je trouvai l'glise remplie. Les Sminaristes de Saint-Sulpice
taient l en plerinage. Le chant puissant et beau me retint.
Debout prs de la porte, je regardais ces jeunes gens tout  la
prire, et un respect trs doux me pntrait. Je me disais: Ils ont
entendu l'appel d'en Haut, ils seront prtres; ils auront la mission
d'apprendre aux pauvres humains  se surmonter,  aimer l'Invisible
Beaut.

Mission auguste, mais si souvent ingrate, si souvent strile.
En nous il y a tant d'oppositions  notre propre bien. Nous naissons
si contraires  l'amour de Dieu.

Et pourtant si nous tions moins aveugles, moins dchus, si nous
nous aimions nous-mmes, en quelle horreur, en quelle excration,
nous aurions tout ce qui nous loigne de Dieu.

Je me disais cela et comme j'allais sortir, en regardant toutes ces
ttes, noires, brunes, blondes o la tonsure tait encore frache,
o il n'y avait peut-tre pas un cheveu blanc, la pense me vint:
Il est peut-tre l celui qui viendra m'apporter la force de mourir,
celui qui bnira ma fosse.


17 aot.

Odile Rmur est maintenant Soeur Dominique.

Le chant laissait fort  dsirer; le long sermon solennel ne m'a
rien dit. Mais la sereine simplicit d'Odile m'a charme. Avec quel
calme cleste elle a prononc ses voeux. On sentait qu'il ne lui en
cotait rien de s'enchaner, de sacrifier sa libert.

Plus tard, quand je crus que les parents et les amis devaient tre
partis, j'allai la demander au parloir. Elle parut touche que je
fusse venue de si loin pour sa profession. Je ne l'avais pas vue
depuis son entre, je la regardais avec une curiosit un peu mue.
Elle tait gaie, pas du tout solennelle.

--Si vous saviez, m'a-t-elle dit, comme je me trouve bien de n'avoir
plus qu'une robe, de ne plus penser  ma toilette, de ne plus passer
des heures et des heures devant mon miroir,  me bichonner.

Je lui demandai ce qui l'avait dtermine  quitter le monde.

Elle rit un peu et me rpondit avec son ancienne espiglerie:

--Le sens esthtique.

Je la regardais sans rien dire, elle poursuivit:

--J'avais le got, le dsir, la passion d'tre belle. C'tait un
tourment. Et comme j'y perdais mes peines, un bon jour aprs un
violent accs de dpit qui m'humiliait, je me dis: Si je cultivais
la beaut de mon me,--la beaut immortelle... Cette pense ne me
quitta plus. Je me voyais vieillir--enlaidissant d'heure en heure...
sans cesse occupe  me recrpir. Ce que je souffrais!

--Et ensuite? lui demandai-je.

--Ensuite... tout se fit naturellement. Je rsolus de me dsoccuper
de mon corps pour embellir mon me. Marcelle, Notre-Seigneur est
un grand artiste, je me suis remise entre ses mains. Je tche de
me laisser faire et j'espre avoir le bonheur d'tre bien belle
ternellement.

Un aigre son de cloche lui apprit que l'heure du parloir tait
passe.

Soeur Dominique se leva vivement. Je ne la retins pas. Et pourtant
j'aurais dsir prolonger l'entretien. Entre nous, il n'y a jamais
eu d'intimit, mais j'aurais voulu lui parler de mes souffrances
intrieures,--lui dire que je ne sentais plus la joie d'tre belle.


19 aot.

Contentement intrieur, Paulette n'ira pas au bal. Ce n'est pas sans
peine que je l'ai obtenu de maman. Ces ftes d'enfants la charment.

--C'est si beau  voir la joie des enfants, disait-elle. Elle me
rappelait mon premier bal travesti, mon costume de fe, le plaisir
qu'elle avait eu en m'habillant.

Je me souviens de ce costume merveilleusement joli, je me souviens
de l'effet que je produisis et de l'veil de la vanit. Puis, la
griserie de la musique, de la danse. J'en gardais un dsir, un
besoin d'tre emporte, berce, ravie... Qui sait si je ne dois pas
 ces impressions si vives le malheur de n'avoir jamais ressenti une
joie religieuse dans mon enfance?


20 aot.

Rception chez Mme K. J'ai longuement caus avec M. Osborne. Je ne
le rencontre pas sans une secrte confusion. Depuis qu'il a rveill
ma conscience, qu'y a-t-il de vraiment chang dans ma vie? Je sens
le poids de mes obligations de catholique--et j'en souffre. Voil.

Je ne sais pas vouloir et la pit me rpugne tant; elle m'apparat
si ennuyeuse.

Ide fausse! Je le veux bien, mais le sentiment qui m'en dlivrera,
c'est comme si ma jeunesse allait finir soudain, comme si je me
condamnais  ne plus revoir le printemps.

On doit aller  Dieu avec une ardeur profonde, et mon coeur est si
aride, si froid.

Ma religion a toujours t une religion de surface. Jamais je ne
l'ai profondment sentie, profondment vcue. Le somptueux
bien-tre, les vifs plaisirs m'ont dessch l'me.

_Je suis une heureuse de ce monde_. Mais cette vie qui m'tait
dlicieuse, qui me le serait encore, je n'en sais plus jouir.  jour
de l'ensevelissement,  premire nuit du sommeil de la terre!

La foule des humains s'en va  la tombe sans y songer. Je le sais.
Mais la pense de la mort est entre en moi. Je ne puis l'ter.


22 aot.

L'ide paenne chemine chez nous. On s'octroie une me d'artiste
spare de son me de chrtienne: "Si tu savais comme c'est triste
de ne pouvoir s'admirer, de ne pas briller, de passer  peu prs
inaperue", m'a dit tantt une jeune fille. Elle m'a avou tre
tente de blasphmer parce que Dieu ne lui a pas donn la beaut.
Cela m'a rappel ce que nous disait le cur qui qutait pour son
hpital.

Ah! les douleurs artificielles.


30 aot.

Grande joie dans la famille. Naissance de ma premire nice.

C'est moi qui ai choisi son nom de Marie-Claire. J'aurais prfr
n'tre pas sa marraine, m'en sentant peu digne. Mais j'ai tch
d'agir en vraie catholique et le baptme m'a laiss au coeur une
douceur inattendue.

Je songe beaucoup au mystre de notre rgnration,  ce caractre
ineffaable que le baptme imprime: sceau sacr de l'adoption divine
qu'on emporte dans l'ternit et qu' travers les sicles sans fin
les feux mmes de l'enfer laisseront intact.

Pour me prparer  mes fonctions de marraine, j'avais lu avec une
grande attention le rituel du sacrement.

Je n'avais pas l'ide de la force, de la solennit des exorcismes
prliminaires du baptme:

"Sors, esprit impur, je t'exorcise au nom du Pre et du Fils et du
Saint-Esprit, afin que tu t'loignes de cet enfant de Dieu. Celui-l
te le commande qui a march sur les flots de la mer et tendu la main
 saint Pierre prs d'tre submerg. Donc damn maudit, rends gloire
au Dieu vivant et vritable et retire-toi de cette crature parce
que Dieu la rclame et que Notre-Seigneur a daign l'appeler au
saint baptme.

... Et ce signe de la croix que nous traons sur son front, toi
damn maudit n'ose jamais le profaner.

... Je t'exorcise, qui que tu sois, esprit immonde, au nom du Pre
tout-puissant, au nom de Jsus-Christ son Fils et notre juge et par
la puissance du Saint-Esprit, afin que tu quittes cette crature
de Dieu que Notre-Seigneur a daign appeler  son temple, afin
qu'elle-mme devienne le temple du Dieu vivant et que l'Esprit-Saint
habite en elle par le mme Jsus-Christ Notre-Seigneur qui doit
venir juger les vivants et les morts et ce monde par le feu."

Ces exorcismes ritrs sont une terrible preuve qu' notre
naissance le maudit nous tient bien, que nous sommes vraiment sa
chose. Et dire que nous vivons comme si nous n'avions rien 
redouter, comme si ce cruel et ignoble ennemi n'existait point.

"Renoncez-vous  Satan?--Renoncez-vous  ses oeuvres? Renoncez-vous
 ses pompes?"

Petite Marie-Claire, en ton nom j'ai rpondu trois fois: J'y
renonce.

Et les pompes de Satan, ce sont les vanits du monde. Puisses-tu ne
pas t'y laisser prendre.

Petite Marie-Claire, en ton nom j'ai demand la foi  l'glise de
Dieu et aux interrogations sur la foi catholique, j'ai rpondu pour
toi: Je crois. Puisse cette foi pntrer toute ta vie.

Aprs le baptme, on sacre l'enfant sur la tte, avec le saint
chrme, comme les rois. Mais parmi nous, qui songe  la glorieuse
noblesse du chrtien? Il y a vingt-deux ans que j'ai t baptise et
j'ai vcu  peu prs comme si je n'en avais jamais entendu parler.

Au sortir de l'glise Monsieur V. m'a dit, rieur: "Mademoiselle
Rochefeuille, vous m'avez fort difi. J'ai beaucoup admir votre
gravit, votre recueillement. Je me sentais vraiment indigne de
mettre avec vous la main sur l'enfant."

Sa lgret me heurta, mais n'est-ce pas le respect humain qui me
fit rougir? Je le crains. Il est parfois difficile de savoir ce
qu'on prouve.

 la maison, j'enlevai l'enfant  la porteuse et le mis entre les
bras de Paulette qui, triomphalement, mais avec de grandes
prcautions, le remit  sa mre.

Si je l'avais choisie entre tous les bbs serait-elle plus jolie,
dit Lydie, en dcouvrant son visage. Doux moment! Que c'est beau 
voir un coeur de jeune mre.


10 septembre.

Je raffole de ma filleule, je ne me lasse point de la tenir, de
l'admirer, ce qui ravit sa mre. Hier, comme je la prenais dans
son berceau, elle m'a dit avec une expression charmante:

--Si tu pouvais lui faire un don--comme dans les contes--qu'est-ce
que tu lui donnerais?

Je regardai l'enfant endormie sur mon bras et, aprs un instant de
rflexion, je rpondis:

--Je lui donnerais de se rapporter toute  Dieu, sans jamais un
retour sur elle-mme. C'est te dire qu'elle serait la plus noble,
la plus sainte, la plus heureuse crature de la terre.

--Comme tu deviens srieuse, comme tu deviens austre, me rpondit
Lydie. Sais-tu que je ne te reconnais plus? C'est incroyable comme
voir mourir t'a change, t'a mrie.

--La mort de M. Durville m'a fait une impression terrible. C'est
sr. Mais me croiras-tu? C'est une parole de M. Osborne qui m'a
claire, qui m'a remue dans les profondeurs de la conscience.

Elle me regarda de l'air d'une personne qui croit rver, et je lui
racontai tout.

--Catholique de nom! rpta-t-elle. Comment as-tu pu tant t'mouvoir
pour si peu?... C'est un propos d'amoureux du, bless.

--Non, lui dis-je, c'est la parole trs juste d'un homme srieux,
d'un homme sincre.

--Voyons, n'extravague pas. Tu es catholique comme nous le sommes
tous, comme les autres le sont. La socit nous faonne, nous forme
 prendre la vie par les cts faciles et brillants.

--Oui--et que devient l'esprit chrtien? Songe un peu. Est-ce que
nous ne tenons pas les richesses, les honneurs, les plaisirs
pour les vritables biens?... Quelle est notre vie intrieure,
surnaturelle? Qu'il s'agisse de devoirs d'tat, de socit,
de religion,  quel signe discerne-t-on la catholique de la
protestante?... Aimons-nous moins le confort, la toilette, le luxe,
le faste, les plaisirs, le thtre, toutes les jouissances?...
Passons-nous moins de temps  parler de choses vaines?...
Lisons-nous moins de romans?... Oublions-nous plus vite les
offenses, les blessures d'amour-propre?...

--Je pense bien que non, rpondit Lydie, mais tre une sainte, ce
doit tre si ennuyeux.

Et, hlas! C'est bien aussi ma pense. Est-ce que je n'incline pas 
voir en Dieu un ennemi mortel parce qu'il m'a cre pour Lui? De
quelle qualit est ma croyance?... Ce n'est pas la premire fois que
je me le demande. Ah! Je sens toute la faiblesse, toute la misre de
l'me humaine... Cette inertie intrieure, comment en triompher?...
 quoi sert de vouloir temprer la religion au gr de ses dsirs?
Nul ne peut servir deux matres. Voil une parole de l'vangile
que je comprends. Je vois si bien l'opposition entre l'esprit de
Jsus-Christ et l'esprit du monde. Mais en quoi cela m'avance-t-il?
Qu'ai-je retir de mes mditations et de mes austres penses?...

J'ai l'horreur de l'indiffrence religieuse... la honte profonde de
ce demi-christianisme que Lematre appelle l'une des bonnes farces
de notre temps, mais entrer tout droit, tout  fait dans la vraie
vie chrtienne, je ne m'y dcide point.

La lutte contre soi-mme est si dure. La seule pense de ce combat
continuel me dprime et je reste partage entre des dsirs
contraires.

  *  *  *  *  *

Depuis que la douleur est entre dans ma vie je n'avais pas ouvert
mon cahier, quand je l'ai pris hier c'tait pour le dtruire avec
mes lettres. Avant de les jeter au feu, j'ai voulu le relire et il
m'en reste une impression d'une profondeur trange. Que ce pass
encore si proche me semble loin... dtach de moi.

Les dernires lignes sont du 20 septembre. C'est la nuit suivante
que mon pre fut pris du mal qui nous l'a enlev. Chose trange, ds
le premier instant j'eus l'intuition que la maladie serait mortelle.
Il tchait de me dissimuler ses souffrances, il restait aimable,
il tait souvent gai, mais rien ne me rassurait.

Avec quelle anxit, j'piais chez lui quelque signe de foi. Quels
reproches je me faisais pour n'avoir pas su l'arracher  son
indiffrence!

C'est pendant ces jours si douloureux que j'ai appris  prier.
Sans cette prire intense, incessante, je n'aurais pu supporter
mon angoisse. Dieu semblait ne pas m'entendre. Mais qu'il m'a
magnifiquement exauce...

Et comme la douleur nous change, nous claire, nous fortifie. Je
n'avais pas le courage de la vraie vie chrtienne. J'y voyais des
rigueurs, des ennuis, des contraintes insupportables, et voici que
je me prpare avec calme  la vie religieuse.

Pour mon pre qui m'aimait d'un amour si grand, je veux satisfaire,
je veux expier... Tous les assujettissements, tous les renoncements,
tous les sacrifices me seront possibles, car j'ai la bienheureuse
certitude de son salut. En douter un instant, je ne le pourrais
jamais.

Rien ne me devrait coter. C'est avec une joyeuse allgresse que je
devrais aller o Jsus-Christ me veut.

Quand le service des pauvres me sera trop rebutant, je me
rappellerai sa misricorde envers mon pre mourant. Je revivrai
l'heure dchirante et bnie. Oh! cette divine assurance de son salut
dans mon me qui dfaillait d'angoisses... le mystre sacr, la
grce cleste de ce contact direct, personnel avec Lui, le juge
redoutable et l'amour incarn...

Maintenant que ma mre y consent enfin, il faut tenir ma promesse.
Seigneur Jsus, pour reconnatre votre bont, aussi vrai que je suis
la faiblesse mme, je veux consumer ma vie au service de vos
pauvres.

Ces pages o j'ai not l'veil de ma conscience, le travail divin en
mon me, seront peut-tre une consolation  ma pauvre maman. Je vais
les lui remettre au lieu de les dtruire et j'y joins ma rponse 
la dernire lettre de Benedict Osborne.


Ce qu'on vous a racont vous bouleverse, vous rvolte. Vous n'en
pouvez, dites-vous, supporter la pense, vous refusez d'y croire.

Il est pourtant trs vrai que je me crois appele au renoncement
complet, absolu, et prochainement j'entrerai au noviciat des Petites
Soeurs des Pauvres.

Je sais quelle vie m'y attend. On a exig que j'en fisse l'essai et,
comme on vous l'a dit, je vais souvent aider les Soeurs au mnage du
matin, et ma future matresse ne m'pargne rien du dgotant labeur,
des plus pnibles soins.

Moi qui ai tant aim l'indpendance, le plaisir, le raffinement et
la beaut des choses, comment en suis-je l?... Comment ai-je pu
amener ma mre  ce sanglant sacrifice?... Comment puis-je soutenir
la vue de sa douleur, de ses larmes qui ne tarissent point? N'est-ce
pas parce que je rponds  l'appel de Celui qui a voulu, pour nous,
mourir sur la croix?

Vous croyez  un excs de tristesse, vous croyez que j'ai trop
creus la pense de la mort.

Si je me connais, la reconnaissance envers Notre-Seigneur domine
tous mes sentiments.

Monsieur, vous tes vraiment un ami, et il y a des choses intimes,
sacres, que je voudrais vous dire; mais, vous qui n'avez pas le
bonheur de croire, pourrez-vous me comprendre?

Vous avez bien connu mon pre, vous savez ce qu'il valait, le charme
qu'il exerait. Vous savez aussi qu'il ne pratiquait point. Il
s'tait laiss prendre aux caresses de la vie, aux enchantements du
succs et semblait avoir perdu la foi. Ce que j'ai souffert, quand
je vis la mort s'approcher. Aucune parole humaine ne vous en
pourrait donner l'ide. Une crainte horrible, formidable s'ajoutait
 ma poignante douleur.

Mais l'angoisse qui aurait dvor mes jours et mes nuits,  l'heure
suprme, Notre-Seigneur l'a change en paix cleste, en douceur
infinie. La mort de mon pre m'a laiss une consolation parfaite.
Que me seraient tous les biens apparents, toutes les joies, toutes
les ivresses de la terre auprs du sentiment inexprimable de sa
misricorde, de la divine assurance que Jsus-Christ a daign mettre
au plus profond de mon me? C'est pour reconnatre sa bont que je
veux le servir jusqu' la mort, dans ses pauvres.

Dans le monde on assure que ma rsolution faiblira vite et vous-mme
ne me cachez pas que vous l'esprez. Vous me dites: Le jour o il ne
me restera plus aucun espoir de vous avoir pour compagne de vie, il
n'y aura pas sur terre d'infortun plus  plaindre que moi.

Cette parole me revient souvent, j'en ai parfois le coeur lourd et,
tout en faisant la part de l'exagration je pleurerais volontiers.
Aux heures cruelles, j'ai si bien senti la force, la sincrit de
votre attachement.

Mais nous, pauvres cratures, que pouvons-nous pour ceux que nous
aimons? Vous savez ce que mon pre m'tait. Dans l'pouvante de
l'infini, devant l'ocan sans bornes des sicles sans fin, que
pouvais-je pour lui? Mais on n'implore pas en vain l'amour
tout-puissant. Jusque-l, qu'est-ce que Jsus-Christ avait t pour
moi? Une ombre lointaine, un faible et fugitif souvenir, un tre
vague, irrel... Maintenant il m'est prsent, il m'est intime. Rien
ne me sera difficile. Pour l'amour de Lui je soignerai gaiement mes
vieux chenus et branlants.

Faut-il vous assurer que je ne vous oublierai jamais? Je songe
parfois  notre entretien dans l'alle des pins,  ce que vous
m'avez dit de votre tat d'me, et je vous plains tant.

Le vrai malheur c'est de ne pas savoir pourquoi on nat, pourquoi on
souffre, pourquoi on passe.

Partout et toujours je prierai pour vous. En me disant que j'tais
_catholique de nom_, vous avez rveill ma conscience. J'ai reconnu
que je vivais  peu prs comme si je ne croyais pas  l'vangile.
Soyez bni. Je vous dois d'avoir compris qu'il faut mettre sa vie
d'accord avec sa foi.

Je vous en prie, Monsieur, ne cherchez pas  me revoir,
n'entretenez plus d'illusions.

Nous avons beaucoup caus ensemble, nous avons chang bien des
penses. J'y songe et  mon adieu mu je me permets d'ajouter une
parole dont chaque jour, je sens mieux la vrit profonde:

"Heureux les coeurs capables de porter en eux la vraie foi, la foi
universelle et catholique, dans sa vie et sa plnitude. Ils ont en
eux le ciel."



La couronne de larmes


Fatime, fille du puissant calife Mostanser, aimait les fleurs. Elles
les aimait animes, vivantes sur leurs tiges, elles les aimait
surtout brillantes de rose et, aux premiers rayons de l'aurore,
enveloppe de ses longs voiles blancs, elle descendait dans les
jardins solitaires du harem.

Dans ces jardins ferms  tout regard profane, les heures
s'coulaient pour elle rapides, enchantes.

La vue des fleurs la plongeait dans une sorte d'extase. Mais, avec ce
sentiment divin de la beaut, la jeune princesse n'avait sur toutes
choses que des notions trs vagues, trs enfantines, et ce terrible
Allah, qu'elle priait cinq fois par jour le front dans la poussire,
elle ne le croyait point le crateur des fleurs.

Elle pensait qu'il existait quelque part un tre bienfaisant,
puissant, adorable, qui parait la terre d'herbe et de fleurs.

 lui, elle se croyait redevable de la lumire du jour, de la douceur
toile des nuits, du souffle des brises embaumes, du bruissement
des eaux vives. Et cet tre invisible et charmant, elle l'appelait le
Sultan des fleurs.

--Qu'il doit tre beau, qu'il doit tre puissant, se disait l'enfant,
puisque dans de simples petites graines il a mis tant de vie, tant de
beaut, tant de parfums... Que je voudrais voir ses jardins... que
je voudrais le voir-lui-mme... Mais qui me conduira vers lui... qui
me dira seulement o il rside, o rside sa cour?

Les vagues et tendres aspirations, qui s'veillaient en son coeur,
s'en allaient toutes vers cet tre cleste qui, d'une main si
magnifique, rpandait partout la beaut; son souffle et sa vie
s'lanaient vers lui.

Une profonde tristesse finit par l'envahir souvent elle pleurait sans
savoir pourquoi.

Un jour, avec une religieuse motion, elle cueillit des roses humides
de rose, et, sous la sombre ramure, dans le silence et le mystre,
elle les offrit, en pleurant de tendresse, au Crateur des fleurs.

--Je voudrais les jeter  vos pieds, disait-elle, je voudrais vivre
dans vos jardins et cultiver vos fleurs. Je voudrais tre votre
esclave.

Le soir de ce jour-l, comme elle se promenait  la chaste clart des
toiles, elle aperut tout  coup un homme environn d'une lumire
cleste qui s'avanait vers elle. Quelque chose d'blouissant, de
divin, flottait sur son visage, avec une majest incomparable.

--Ton amour m'attire, dit-il, je suis le Sultan des fleurs; toutes les
merveilles de la cration m'appartiennent.

La jeune Musulmane le regardait avec ravissement.

--Seigneur, dit-elle, se prosternant  ses pieds, emmenez-moi dans
votre patrie, je veux tre votre esclave.

--Je n'ai point d'esclave, rpondit-il avec une infinie douceur, et
l'heure n'est pas venue de t'emmener, mais je veux bien te placer dans
mes jardins. Quitte le palais de ton pre, abandonne ta patrie pour
jamais. Va, ne crains rien, traverse la mer, rends-toi  la ville
d'Assise et fais-toi conduire au monastre de Saint-Damien. Frappe 
la porte en disant: Je viens servir le Matre des fleurs, et tu seras
admise.

--Seigneur, oh Seigneur, dit la jeune infidle, vos paroles me
pntrent d'un bonheur si grand... Mais pourquoi vos mains, qui
rayonnent, portent-elles ces traces de cruelles blessures?

--C'est que je t'ai aime, jusqu' la mort.

La glorieuse apparition s'vanouit et, sans savoir comment, la fille
du calife se trouva transporte hors des murs des jardins.


Son ignorance absolue de la vie, sa merveilleuse beaut l'exposait 
bien des dangers. Elle ne connaissait de la terre que les jardins
embaums o s'tait coule son enfance; mais un chrtien qu'elle
rencontra lui offrit ses services et se fit son guide.

Il lui fit changer ses beaux voiles lams et tisss d'argent contre
un modeste costume de plerine, puis la conduisit  un port de mer, o
un vaisseau franais attendait ceux des croiss qui voulaient
retourner en Europe.

Pour la fleur d'Orient, avide de soleil, la longue traverse s'coula
sans ennui. C'est que le souvenir de la glorieuse vision illuminait
son obscure cabine, c'est que rien n'interrompait le chant d'amour qui
s'levait de son coeur vers le Roi des fleurs.

Arrive en France, la princesse dclara qu'il lui fallait se rendre 
Assise.

Un chevalier franais se fit son guide et la conduisit jusqu'au
monastre des Clarisses.

--Je viens servir le Matre des fleurs, dit la belle trangre en
frappant  la porte.

La porte aussitt s'ouvrit et la fille du calife pntra dans le
clotre.

Grande fut la surprise des religieuses en l'apercevant, grande fut
aussi leur joie en coutant sa pure et merveilleuse histoire.

Habitue aux splendeurs friques du palais de son pre, la princesse
regardait autour d'elle avec un tonnement profond. L'habit pauvre et
grossier des religieuses, le rudimentaire mobilier, les murs frustes
et nus contrastaient si trangement avec ce qu'elle avait rv.

--Je demande et je prie qu'on me conduise sans retard aux jardins du
Sultan des fleurs, dit-elle aux religieuses.

Celles-ci sourirent et la suprieure rpondit:

--Ma fille, le Seigneur vous a parl au figur; vous n'avez point
compris le sens de ses paroles. Les fleurs qu'il vous envoie cultiver,
ce sont les vertus: la puret, l'humilit, la charit, la trs sainte
et trs haute pauvret.... Laissez-nous vous instruire, laissez-nous
vous prparer au saint baptme... Celui qui vous a tire de la terre
lointaine ne vous a point trompe. Il vous a vraiment aime jusqu' la
mort. Laissez-nous vous dire ce qu'il a souffert, Lui le Seigneur de
gloire, Lui l'infinie Beaut.

Et,  la jeune musulmane, la sainte religieuse fit le rcit des
humiliations et des souffrances de Jsus-Christ.

Ce rcit, auquel nous donnons le nom tendre et douloureux de Passion,
nous l'coutons sans tre touchs, mais comment dire ce qu'il
produisit dans le coeur dj enivr de la jeune fille. La parole
n'exprime point ces attendrissements, ces douleurs, ces adorations qui
branlent l'me jusqu'en ses divines profondeurs.

En apprenant  quel prix, avec quel amour elle avait t rachete, la
fille du calife ne se rcria pas, ne s'exclama pas, elle pleura.

Et de ses beaux yeux les larmes continurent de couler presses,
incessantes, inpuisables. Le monde entier disparut pour elle; elle
n'eut plus un regard pour les fleurs, pour ces grces de la terre qui
l'avaient mise en communication avec l'ternelle et invisible Beaut.
Son me toute entire s'attacha aux plaies du Christ et elle pleura,
et avec ses larmes intarissables sa vie s'en allait.

Un jour en entrant dans sa cellule, on la trouva inanime aux pieds de
son crucifix.

"L'amour m'a fendu le coeur et mon corps est tomb  terre, chantait
Franois d'Assise. Je me meurs de douceur... Maintenant mon coeur est
devenu capable des consolations du Christ."

--Je vais mourir, dit la fille du calife.

Un sourire d'extase entr'ouvrait ses lvres, mais sur ses joues,
d'une pleur de neige, les larmes continuaient de couler
silencieusement.

C'tait le soir, l'un de ces soirs de printemps italien au long
crpuscule dor. Autour du lit, clair seulement par les douces
lueurs du ciel, la famille franciscaine se runit.

Le moine qui avait baptis Fatime lui apporta le viatique.

--Ma fille, lui dit-il, vous que l'amour a tant blesse,
rjouissez-vous. Celui qui vous a attire  l'odeur de ses parfum, le
Sultan des fleurs, qui a reu votre foi et qui vous a donn la sienne
vient vous introduire dans les jardins clestes.

Le visage de la mourante s'illumina d'une joie divine; ses yeux, qui
rayonnaient  travers les pleurs, se fixrent avec ravissement sur
l'hostie sainte.

--O Seigneur Jsus, murmura-t-elle, amour vivant! amour Sauveur! que
vous rendrai-je? Un flot de larmes jaillit de son coeur. En ce moment
suprme elle se souvint que les larmes sont le sang de l'me. De ses
mains dej glaces, elle recuillit les pleurs qui inondaient son
visage et, avec un mouvement d'une grce, d'une tendresse
incomparable, les offrit  Celui qui l'avait aime jusqu' la mort.

Et, comme elle offrait ainsi ses larmes, une main invisible la
couronna de perles d'une ravissante beaut.

Ces perles merveilleuses, innombrables, semblaient des gouttes d'eau
pntres de tous les feux de soleil. Elles rayonnaient dans la
pnombre et faisaient une aurole de gloire  la vierge d'Orient.

La mort la prit avec respect, elle ne fit que fixer sa beaut
inaltre dans une immobilit radieuse.

Aussitt que l'me eut pris son vol, on se pressa auprs de la
dpouille sacre. Chacun voulut voir de prs le rayonnant diadme. Ces
perles d'une beaut inconnue taient chaudes comme des larmes et du
front de la morte, aucune main ne put jamais les enlever.





Le premier arbre de Nol


Dans la nuit de Nol, quand les anges vinrent annoncer la naissance du
Sauveur, les bergers ne furent pas seuls  entendre leurs chants.

Assez prs de l'endroit o ils avaient conduit leurs troupeaux,
vivait alors une pauvre veuve, nomme Sophronie. La main de Seigneur
s'tait appesantie sur elle: son fils unique, aveugle de naissance et
encore enfant, tait rong par la lpre.

Repousss de partout la mre et l'enfant avaient abrit leur malheur
aux environs de Bethlem, dans une hutte solitaire et noirtre qu'on
distinguait  peine des rochers.

Ils vivaient l comme dans un tombeau et la malheureuse mre
n'apercevait plus gure ses semblables que lorsqu'elle allait
renouveler ses chtives provisions.

  *  *  *  *  *  *  *

La nuit sacre, la nuit  jamais bnie tait venue.

Couche sur son grabat, Sophronie s'tait endormie, mais, ainsi qu'il
arrivait souvent, la souffrance tenait le petit Jol veill.

Tout  coup, comme une ravissante mer d'harmonie, le _Gloria in
excelsis_ arriva  son oreille.

--Oh, que c'est beau! s'cria l'enfant qui sentait une joie inconnue
le pntrer. Mre, entendez-vous?... entendez-vous?

Et de ses petits mains ravages par la lpre, il cherchait sa mre
dans la nuit.

Sophronie se leva.

merveille, croyant rver, elle couta le chant des anges. Comme son
fils, elle sentait une joie divine l'envahir, et pour se convaincre
qu'elle ne dormait, elle ouvrit la porte de la hutte.

Le nuit tait change en jour radieux et, chant par des voix
innombrables, le _Gloire  Dieu au plus haut des cieux et paix sur la
terre aux hommes de bonne volont_ retentissait dans l'espace...

Les chants cessrent, la lumire s'vanouit, mais Sophronie,
tremblante et ravie, demeura longtemps sans rentrer.

Il lui semblait que les malheureux avaient maintenant, quelque part
un ami. Elle sentait qu'une piti sans bornes, qu'un amour immense,
ineffable, infini, s'pandait sur le monde et, autour d'elle, de la
terre glace, des rumeurs d'allgresse s'levaient partout dans
l'ombre.


Le petit lpreux n'avait pas boug; quand sa mre revint  lui, il ne
parut pas l'entendre.

Inquite, elle alluma une torche  la braise ardente et l'leva
au-dessus de sa tte. L'enfant semblait avoir perdu le sentiment de
tous ses maux; son visage, couvert de pustules et d'cailles
sanglantes, refltait une joie trange.

Et, heureuse elle-mme comme elle n'aurait jamais cru pouvoir l'tre,
la pauvre femme se demandait en essuyant ses pleurs:

Que signifie ceci?... Que s'est-il donc pass? Srement il vient de
nous arriver un grand bonheur...


Elle ne tarda pas  savoir ce qui en tait, car les bergers
s'empressrent de raconter les merveilles dont ils avaient t les
tmoins.

 qui voulait les entendre, ils racontaient comment les anges leur
taient apparus, comment, sur leur invitation, ils s'taient rendus
 Bethlem, o dans une table ouverte  tous les vents, ils avaient
trouv le Sauveur, un tendre enfant couch dans une crche.

Ce rcit, fidlement transmis au petit Jol, l'mut profondment.

--Il doit faire si froid dans l'table, gmissait-il. Pauvre petit
Sauveur!... Mre, si je n'tais pas un misrable lpreux, je lui
enverrais ma couverture... Mais il n'y faut penser, je suis un lpreux.

--Qui sait? murmura sa mre, attendrie et pensive.

 la grande joie de l'enfant, elle prit la couverture, la roula, et,
d'un pas rapide, se dirigea vers l'endroit indiqu par les bergers.


Dans l'table, par la porte en ruine, par les fentes des rochers, un
vent glacial pntrait. Il y faisait bien froid et  genoux dans la
paille prs de la crche, le boeuf et l'ne soufflaient sur le divin
enfant.

Ses mains mignonnes croises sur son coeur, il rvait au salut des
humains. Il tait bien beau, bien ravissant et la mre du lpreux
l'adora avec des transports de joie et de tendresse.

La Vierge bnie entre toutes les femmes regardait silencieuse,
attendrie.

--Il est le Sauveur de monde? lui dit Sophronie.

--Oui, il rgnera sur les mes, et son rgne n'aura point de fin.

La voix de Marie tait si douce, que l'humble visiteuse osa demander:

--Pourquoi l'avez-vous couch sur la paille au lieu de le tenir dans
vos bras?

--C'est qu'il est le Rdempteur venu pour expier, pour souffrir,
rpondit la jeune mre; et son regard, qui respirait une compassion
ineffable et profonde, s'arrta sur l'enfant.

La veuve aurait voulu les regarder toujours, mais elle pensa au petit
Jol qui l'attendait et dit  la Vierge:

--Vous tes une heureuse mre. Moi, mon enfant est un lpreux... un
objet d'horreur, de dgot... Il n'a jamais vu la lumire du jour,
mais il a un coeur gnreux, mon petit Jol, et c'est de sa part que
je viens. Il a su que l'enfant est couch au froid sur la paille et
il lui envoie sa couverture.

La Vierge coutait, mue, mais souriante.

De ses belle mains, elle prit la couverture que la mre du lpreux
avait dpose  ses pieds; elle l'tendit sur le divin bb qui
n'avait pas de nom encore, et elle murmura:

--Il a eu piti de vous, ayez piti de lui.

  *  *  *  *  *  *  *  *  *

Le feu s'teignait au foyer de la veuve et le petit Jol sentait
le froid le gagner, quand il entendit comme un bruissement d'ailes,
autour de son lit.

Des mains qui n'taient pas celles de sa mre tendaient sur lui une
couverture molleuse, parfume, et une voix, la plus douce qu'il n'et
jamais entendue, lui dit  l'oreille.

--Celui que tu as voulu secourir m'envoie vers toi. Tu vas voir la
lumire du jour; ton corps va devenir sain et beau.

Au mme instant, dans toutes ses veines, l'enfant sentit courir un
sang nouveau, gnreux; ses yeux s'ouvrirent et il vit un ange,
rayonnant de gloire, pench sur lui.

Ravi, mais tremblant de crainte, il ferma les yeux.

--Ne crains rien, Jol, lui dit l'ange. Sur la terre, s'est leve la
lumire qui claire la vie et la mort. Loue le Seigneur.  cause de
Celui qui est l, dans l'table, couch sur la paille, les malheureux
seront dsormais des tres sacrs.

Souriant, il fit un signe et,  cte du lit de Jol de la terre
battue, surgit un arbre magnifique, lumineux, tout charg de fruits,
de bonbons, de jouets tincelants.

Le petit Jol poussa un cri d'admiration.

--Aime l'enfant de Bethlem, dit l'envoy cleste. Et il disparut.




Les missionnaires des Esquimaux


On n'a pas oubli le Pre Turquetil et le Pre Leblanc, partis en 1912
pour se dvouer  l'vanglisation des Esquimaux. Tous deux sont
Franais [Le Pre Turquetil est normand et a pass une douzaine
d'annes dans les missions de l'Ouest: le Pre Leblanc, tout jeune
encore, est breton.], mais c'est  Montral que ces courageux oblats
se prparrent  s'en aller vivre au dsert de glace.

Faut-il dire que leurs prparatifs ne rappelaient gure ceux des
explorateurs que la passion des dcouvertes, l'amour du lucre, ou de
la gloire poussent vers le ple. Pour protger ceux-ci, toutes les
ressources de la civilisation et de la science sont mises 
contribution... Ils partent avec un personnel nombreux, capable
d'effort, d'endurance, rompu  toutes les fatigues, expert  tous les
travaux. Et pourtant, combien ont pri dans les solitudes blanches!
... Combien y dorment dans le linceul de glace!... Et quelle terrible
rcit ceux qui sont revenus ont fait de leurs souffrances!...

Les deux missionnaires emportaient ce que la charit leur avait donn:
des comestibles, du bois prpar pour une maison-chapelle, un pole,
beaucoup de charbon, quelque livres, les objets ncessaires au culte,
un harmonium et une caisse contenant vingt-cinq livres de terre
vgtale o le Pre Leblanc esprait faire fleurir des penses. Les
deux missionnaires s'en allaient seuls  tous les prils et n'en
semblaient pas moins au comble de leurs voeux. Leur entrain, leur
allgresse charmaient tous ceux qui les approchaient, les moins
croyants ne pouvaient se dfendre d'une motion de respect.

Ces missions de l'extrme-nord sont les plus terribles qu'il y ait au
monde, personne ne l'ignore. Les partants savaient quels dangers et
quelles souffrances les attendaient. Hommes de chair et de sang, ils
devaient en avoir l'apprhension profonde. Mais des mes jusque-l
abandonnes les attendaient; ils s'estimaient favoriss, heureux
infiniment, d'tre envoys aux plus misrables des cratures
humaines...  ces martyrs du froid, qui passent l'hiver polaire
blottis comme des taupes dans leurs tanires de glace.


M. douard Drumont, parlant des missionnaires, a dit fort justement:
"On ne voit bien l'hrosme de ces vaillants que lorsqu'on mdite sur
soi-mme, lorsqu'on rflchit  ses faiblesses, lorsqu'on constate
quel tribut ceux mmes qui ne sont pas du troupeau d'picure payent au
sensualisme humain." Oui, plus ou moins, nous sommes tous les esclaves
du bien-tre, du confortable. Personne n'oserait contredire,
l-dessus, l'illustre journaliste. Et d'ailleurs, il suffit de n'tre
pas hroque pour s'pouvanter  l'ide de ce qu'est la vie au pays
des vents meurtriers et du froid mortel.

"Nulle description ne saurait donner une ide exacte de l'intensit du
froid pendant les six mois d'hiver de cette partie du monde. Les
rochers clatent avec le bruit du tonnerre; dans la hutte pleine
d'habitants, la vapeur qu'exhalent les poumons de l'homme retombe sur
lui en flocons de neiges; le vin et les spiritueux se changent en
blocs de glaces; la neige brle comme un caustic; le plus lger
contact du fer avec la peau enlve aussitt l'piderme; les semelles
de vos chaussures peuvent brler avant que vous ne sentiez la moindre
chaleur du feu; le linge retir de l'eau bouillante prend  l'instant
la rigidit d'une feuille de mtal; et la prsence de pierres
chauffes dans votre lit n'empche pas la gele de raidir vos draps
autour de vos membres transis", crivait, des rgions polaires, lord
Dufferin. [Letters from high latitudes.]

S'il faut du courage pour s'aventurer en t dans cet affreux pays,
quelle trempe ne faut-il pas  ceux qui s'y tablir seuls, sans les
innombrables protections ncessaires.

De Chesterfield Inlet, o le Pre Turquetil et le Pre Leblanc se sont
fixs, il faut faire plus de six cents lieues en traneau  chiens
pour mettre une lettre  la malle. Grce  l'obligeance des agents,
les braves missionnaires ont pourtant donn de leurs nouvelles. Partis
de Montral le 23 juillet 1912, ils dbarqurent  Chesterfield Inlet,
le 3 septembre. La Compagnie de la Baie d'Hudson venait d'y tablir un
petit poste de traite: soit une maison de vingt-quatre pieds sur
trente, qui servait  la fois de rsidence, de magasin et de dpt.

C'tait encore l't, mais l't ple et mourant des rgions
arctiques. Sur la cte ptrifie par le froid, on ne retrouver rien de
la grce et du charme de la terre: les missionnaires n'aperurent pas
le moindre indice de vgtation, pas un arbre, pas un brin d'herbe,
pas une mousse.

Au mois d'aot 1881, l'expdition Greely trouva, beaucoup plus au
nord, des pentes, des collines couvertes de verdure; au pied des
glaciers une moraine argileuse tait mme toute fleurie de pavots d'un
jaune clair. [Dans les glaces arctiques.]

On sait que ce n'est pas au ple que le froid est le plus intense,
mais vers le 70e degr de latitude. Chesterfield Inlet est au 64e
degr. L, pas un pouce de terre cultivable. Des pierres, des
pierres, rien que des pierres dans ce pays qui sent la mort. Pour
trouver quelques arbres, il faut, d'aprs les naturels, faire plus
de cent lieues.

Une vingtaine de tentes de peaux de phoques abritaient les Esquimaux
venus pour la traite. Les oblats visitrent toutes ces tentes. Leur
costume, le crucifix qu'ils portaient  la ceinture, disaient aux
sauvages qu'ils n'taient pas des hommes ordinaires. Et, avec une
curiosit profonde et bienveillante, ils examinaient les religieux
venus pour jeter le germe bni de la foi dans leur pouvantable patrie.

"Tout ce monde, crit le Pre Turquetil, nous suit des yeux. S'ils
parlent ou chuchotent entre eux, leurs regards, leurs signes indiquent
qu'ils ne parlent que de nous... L'impression qu'ils nous font est
toute  leur avantage. Que pensent-ils de nous?..."


"Eh bien! vous voici  Chesterfield, disent les marins aux religieux.
tes-vous bons charpentiers?... Savez-vous faire le pain?"--Oui,
depuis plusieurs annes, le Pre Turquetil se prpare  son terrible
apostolat. Il entend parfaitement les travaux de construction. Mais le
brouillard, les _icebergs_ ont retard le bateau. L'hiver approche et,
pour se mettre  l'abri, il va falloir une grande diligence.

En voyant dbarquer le bois tout prpar pour la maison-chapelle, les
Esquimaux comprirent que les trangers allaient demeurer, et, avec
intelligence et bonne volont, ils aidrent au dchargement du
steamer. Le _Nascopie_ ne fut que deux jours  Chesterfield Inlet.

Le matin du 5 septembre, le Pre Turquetil et le Pre Leblanc dirent
adieu aux marins. La situation rendait cet adieu impressionnant. Une
motion forte et douloureuse dut treindre les coeurs. Les
missionnaires descendirent dans leur canot, et comme ils prenaient les
avirons, les cris clatrent  bord: _Hip! hip! hurrah! good bye! good
luck!_... Puis, le _Nascopie_ leva l'ancre, s'branla, et, lanant
quelques sons de sirne en dernier adieu, il disparut bientt 
l'horizon. Les missionnaires taient seuls sur les ctes de la mer
glaciale, sans autre ressources que ce qu'ils avaient appris ou
apport de la civilisation.

Il fallait se btir un abri au plus vite. Bientt viendrait l'horrible
froid, la longue nuit polaire. Les oblats avaient devant eux un
formidable labeur; mais cette pense, semble-t-il, ne les affectait
gure. Pleins de joie et de courage, ils dressrent d'abord leur
tente qu'ils attachrent aux rochers d'alentour. Dans cette habitation
provisoire, ils purent dire la messe. Jamais encore le saint sacrifice
n'avait t offert dans cette rgion! "Combien nous sommes heureux, on
ne saurait le croire", dit le Pre Turquetil.

Un vent furieux s'leva: la tente se gonflait, s'agitait, frappait de
tous cts, comme si elle allait s'arracher. Mais le vent tomb, les
religieux constatrent avec joie que la charpente de leur maison avait
soutenu sans flchir les efforts de la tempte.

Ils engagrent quatre Esquimaux. Ces hommes qui ne construisent que
des maisons de neige, sont fort adroits.  la fin de la deuxime
semaine, la maison-chapelle, qui a trente pieds de long, seize de
large, douze de haut, tait toute boise en dehors.

On mit la porte, on installa le pole, on transporta le bagage et les
caisses qui remplissaient la tente. Les missionnaires avaient un abri.
Bientt le pole ronfla, la douce chaleur se rpandit. Les nuits
avaient t bien fraches sous la tente. Une salle chauffe, c'tait
la civilisation! Les missionnaires se trouvaient heureux d'autant plus
que la neige tombait abondamment.


Rien n'tait fait  l'intrieur. Mais, le lendemain, dimanche (22
septembre), il y eut messe solennelle. Les Esquimaux venus pour la
traite furent tous invits, et afin de donner  ces paens une haute
ide du saint sacrifice, les religieux, moulus de fatigues, passrent
une grande partie de la nuit  tout disposer.

Deux barils de biscuits servent de support  l'autel improvis,
quelque planches embouvetes en forment la table, deux petits barils
de clous servent de gradins; une bote vide, recouverte de soie rouge
et or, remplace le tabernacle; de grandes couvertures rouges sont
drapes au-dessus de l'autel. Tout ce qu'on a donn de beau aux deux
oblats est tir des caisses: "Si nos bienfaiteurs avaient pu voir
l'usage que nous avons fait de leurs dons," crit le Pre Turquetil,
"ils auraient compris quel bien on peut faire en aidant les
missionnaires. Notre autel tait vraiment beau." Le Pre Leblanc en
tait enthousiaste et s'criait: "Que vont dire les Esquimaux demain?"


Ils vinrent tous, Le Pre Turquetil les rangea en bon ordre d'aprs
l'ge et la taille, les hommes d'un ct, les femmes de l'autre. Les
hommes, qui ne purent se placer sur les bancs improviss, grimprent
sur les piles de bois au fond de la maison.

Ces sauvages sont loin d'tre dmonstratifs, mais les visage
trahissaient la surprise et la joie. La statue du Sacr-Coeur, qui
dominait le tabernacle, plus que tout le reste attirait les regards.

La messe commena. Le Pre Leblanc officiait, le Pre Turquetil tenait
l'harmonium. Il avait  sa porte un timbre  carillon, et au signal
qu'il donnait, les assistants se levaient ou s'asseyaient avec
ensemble.

Les Esquimaux se tinrent comme les gens civiliss et la messe finie,
ils entourrent le Pre Turquetil qu'ils assaillirent de questions.

Le Pre qui baragouine un peu l'esquimau, tcha de leur dire: "Ce
n'est pas pour les peaux de boeuf musqu et de renard blanc que mon
compagnon et moi nous sommes venus. C'est pour vous que nous sommes
ici. Partout l'homme doit mourir et nous voulons vous rendre heureux
aprs la mort."

Les sauvages promirent de revenir. Le Pre distribua ensuite quelques
poignes de bonbons pour les petits enfants. "Chacun remercia avec
effusion, mais sans bassesse ni enfantillage", dit le missionnaire.


Les Esquimaux rencontrs  Chesterfield ont fort surpris les oblats.
Qu'ils existent, dans ces contres en dehors du domaine de la vie,
c'est bien le rsultat le plus tonnant de l'nergie, de l'industrie
humaine. Et les misres infinies de leur existence ne les ont pas
abrutis. Au contraire, il semble que les difficults aient fort
dvelopp leur intelligence et leur volont.  tout ce qu'ils font,
ces Esquimaux apportent une application, un soin extraordinaires. Sans
autres instruments que ceux qu'ils font eux-mmes, en pierre, en os,
en ivoire, ils construisent des canots, des traneaux d'une lgret,
d'une solidit merveilleuses. Ils sont dissmins sur un espace de
huit cents  neuf cents milles. Les missionnaires auront  voyager
beaucoup et bien loin pour visiter ces camps, et ces voyages
entranent des souffrances incomprhensibles, des dangers
pouvantables. Avant tout, il faut apprendre la langue. Aussi, sur les
murs, et un peu partout dans la maison-chapelle, il y a des cahiers
minuscules, des feuilles volantes, o l'on couche les mots saisis en
travaillant, en faisant la cuisine. Le soir, on tche de mettre par
ordre alphabtique ce que l'on a appris durant le jour.


Grce  un travail acharn, l'intrieur de la maison-chapelle fut
bientt lambriss et  la mi-novembre l'autel tait fini. "La chapelle
est belle pour le pays", [Cette chapelle est si petite que les
assistants, l'harmonium et le servant de messe sont en dehors.] crit
le Pre Turquetil, et il envoie mille bndictions aux bienfaiteurs.
C'est grce  leur charit qu'il y a enfin un foyer de vie divine dans
ces immenses rgions polaires.

Les missionnaires y adorent Celui dont la prsence dissipe toute
angoisse, toute tristesse. Mais cette petite chapelle au milieu de la
maison n'est pas ce qu'il faudrait aux pauvres infidles. Malgr son
bel autel et le minuscule chemin de la croix, elle n'a rien de ce qui
fait d'une glise une maison  part, rien de ce qui lui donne son
caractre imposant, son attrait religieux. Les missionnaires rvent
d'une glise toute consacre  la prire, qui cre une _atmosphre
catholique_, qui oriente vers la bont infinie, vers la beaut
suprme, les habitants de ce royaume de la mort.

L'glise est un _difice spirituel, me qui aide  former les mes_.
[M. Maurice Barrs.] Si c'est vrai partout, combien plus encore chez
les pauvres paens, dont la pense est si trangre aux ides
surnaturelles. "Ils n'ont jamais vu, ni entendu, ni souponn rien qui
et trait  la religion," disent les missionnaires.

"Ceux d'entre eux qui ont eu quelque contact avec les blancs n'ont
jamais remarqu le moindre signe religieux chez ces trafiquants, dont
la plupart n'ont d'autre dieu que l'argent ou le plaisir."

Heureux donc ceux qui aideront  construire une glise au pays des
Esquimaux! Ils attireront vers le Christ de courageuses peuplades,
infiniment misrables et trop longtemps abandonnes.


L'ours blanc rde sur les ctes; on voit ses traces tous les jours 
Chesterfield. Mais le froid et l'humidit sont les deux grands
ennemis. Le frimas s'attache aux habits, aux pierres; il charge le
vent d'un mitraille de grsil qui aveugle et transperce.

Ds le mois d'octobre, la maison des missionnaires semble un bloc de
glace. Les Esquimaux ne pouvant plus tenir dans leurs tentes, se
construisent des iglos (maisons de neige). Pour se rchauffer et
s'clairer, ils n'ont que la misrable lampe en pierre creuse, o
brle un peu de mousse trempe dans l'huile de phoque. Encore, s'ils
pouvaient ne pas sortir, disent les missionnaires avec compassion.
Mais pour ne pas mourir de faim, il faut aller  la chasse.

Et c'est le pays des brumes intenses, des tourbillons de neige, des
ouragans irrsistibles.


"Il faut venir ici, crit le Pre Turquetil, pour savoir ce qu'est le
vent, par un froid de cinquante degrs. Ce vent furieux emporte
d'pais tourbillons de neige. Inutile d'essayer de lutter contre lui.
Toute la force, tout le courage de l'homme n'y suffit pas. Le vent
soulve la neige en blocs massifs. Cela roule, se brise contre les
jambes, empche de rien voir du chemin et des obstacles. Personne ne
met le nez dehors. Un Esquimau mme ne saurait alors suivre aucune
direction. Je ne parle que de ce que nous avons vu aux alentours, tout
prs de la maison, et cela, au mois de novembre, quand nous ne sommes
pas encore en hiver... Il suffit de sortir un instant pour se sentir
presque en danger. Aussitt rentrs, comme nous apprcions notre
demeure! Comme elle nous parat belle, grande et chaude, notre petite
maison! Il ne se passe pas de jour, que nous ne pensions  nos
bienfaiteurs. Qu'aurions-nous pu faire sans eux?...  qui
devons-nous notre petite maison-chapelle, qui nous abrite contre le
froid, la tempte? Jamais nous n'aurions pu rsister sous la tente ou
dans une maison de neige. Nous comprenons la valeur des sacrifices
qu'ont faits et font encore pour nous tant d'mes gnreuses et nous
prions le bon Matre de rcompenser, au centuple, ces grandes
charits. Si nous, pauvres missionnaires, isols et comme perdus dans
ces dserts de glace, nous apprcions tant ces bienfaits, qui croira
que le bon Dieu les oubliera ou les laissera passer inaperus? Merci,
mille fois, vous tous bienfaiteurs, connus ou inconnus; continuez et
achevez la belle oeuvre que vous avez entreprise... Nous voulions des
mes  sauver! Il y en a, elles sont, ou du moins nous paraissent, bien
disposes. Nous esprons, nous avons la conviction que nous leur
ferons du bien. Comme nos anciens Pres, les oblats de Marie Immacule
aptres du Nord-Ouest, nous aurons bien des difficults et des
preuves, mais si nous obtenons de Dieu d'tre des pcheurs d'hommes,
des convertisseurs d'mes, nous serons toujours heureux, contents et
pleins de reconnaissance envers le bon Matre qui nous a accepts pour
ses ouvriers, envers notre chre congrgation qui nous a faits
aptres, envers toutes les mes que leur charit a faites les
intermdiaires entre Dieu et nous pour nous aider, pour nous soutenir,
nous encourager dans cette entreprise si belle: la conversion d'un
peuple nouveau  l'vangile. _Seigneur, donnez-nous des mes, nous ne
demandons rien autre chose--Da animas, coetera tolle_. [Lettre du Pre
Turquetil.]

C'est en 1912 que le Pre Turquetil crivait cette lettre  Mgr
Charlebois. On fut ensuite plus d'un an sans recevoir un seul mot des
missionnaires. Aussi l'angoisse tait grande  leur sujet.

Mgr Charlebois savait que les approvisionnements envoys en 1913, par
le steamer de la Compagnie de la Baie d'Hudson, avait t dbarqus
sur le rivage de Fort Churchill, o ils taient rests, le bateau qui
devait les prendre et les rendre  Chesterfield Inlet tant arriv
trop tard pour s'aventurer jusque l. Privs de ces secours, comment
les oblats avaient-ils pu passer l'hiver?...

En janvier, un homme venant de Fort Churchill avait dit  Mgr
Charlebois que, d'aprs les sauvages, les missionnaires n'avaient plus
de charbon et s'taient rfugis chez les traiteurs.

Heureusement, la nouvelle tait fausse. Les religieux n'ont pas t
rduits  quitter leur demeure. Ils y ont vcu dans une grande pnurie
de toutes choses, sans nouvelle aucune de la civilisation. Mais
d'aprs les lettres reues rcemment, leur courage n'est pas abattu.


"Tout est  l'encontre de nos prvisions et de notre attente, crivait
le Pre Turquetil  Mgr Charlebois le 1er fvrier dernier, la vie en
sera d'autant moins monotone... N'ayant rien reu du monde civilis,
nous comptions sur le caribou du pays pour nous aider  joindre les
deux bouts en fait de vivres. Or, il n'y en a pas eu un seul de tu,
aux environs, depuis l't dernier et nos provisions s'puisent
vite... Le 12 octobre, n'ayant plus de ptrole pour la cuisine, nous
enlevons le gros pole de chauffage et installons  sa place un
fourneau de cuisine qui devra tant bien que mal chauffer la chapelle et
la salle. Ce ne sera qu' la dernire extrmit que nous nous
rsoudrons  tenir deux poles constamment allums. Ce serait une
dpense au-dessus de nos forces, et nous serions vite  court de
combustible."

Le froid cruel, toutes les preuves qui se succdent, et dont il faut
lire le rcit, n'altrent pas la joyeuse humeur des missionnaires.


"Le bon Dieu nous a mis au coeur, disent-ils, un grand dsir de faire
quelque chose ici et notre coeur et notre attention se portent 
l'tude de la langue... Nous avons de frquentes visites d'Esquimaux.
Si ce sont des gens du camp, nous n'en profitons gure, parce que,
habitus  notre faon de parler, ils ne nous corrigent pas et
emploient volontiers notre jargon pour se mettre plus  notre porte.
Les trangers en visite nous sont plus utiles, mais d'une faon
originale. Ils clatent franchement de rire  notre nez, jusqu' s'en
rouler par terre. Nos quiproquos font fortune, on les rpte partout,
et nos gens ne nous corrigent qu'aprs s'tre bien amuss  nos
dpens. Les enfants sont nos meilleurs professeurs, quand ils jasent,
badinent, et jouent autour de nous. Voil notre tude. Nous sommes
loin du silence des classes et du srieux des matres qui s'vertuent
 se faire comprendre. Ici l'lve a tout  faire, sa grammaire et son
dictionnaire, il n'a que son oreille, sa langue, et quantit de petits
cahiers qu'il corrige  tout instant. Malgr tout, nous faisons de
rels progrs et cela nous console."

C'est le grand rsultat obtenu jusqu'ici. Quand aux dispositions des
Esquimaux, le Pre Turquetil ajoute: "Dieu seul connat le fond des
coeurs. Bien des gens nous demandent si nous allons repartir l't
prochain ou l'anne suivante. Que nous restions ici pour notre vie,
ils en semblent heureux, mais cela les surpasse. Ils ne comprennent
rien  la vie du prtre missionnaire. On nous prend pour des sorciers,
ayant commerce avec l'esprit qui rgit les blancs, tout comme leurs
conjureurs leur servent d'intermdiaires avec leurs dieux ou desses
de la mer qui, pensent-ils, prsident aux destines des animaux et des
hommes en ce pays... Leur religion n'est qu'un misrable esclavage qui
se rsume en un mot: la crainte de la mort. Ceci explique comment et
pourquoi les Esquimaux ont tant  coeur de garder nombre d'observances
ridicules qui constituent le fond de leur ducation sauvage et sont la
grande cause de leur pauvret. Par exemple, nos gens ne peuvent, sans
crainte de dplaire  leur dieu ou desse _naliayork_, prparer leurs
habits d'hiver, tant qu'ils sont sous la tente. Il leur faut une
nouvelle maison de neige construite sur la glace des lacs d'eau douce.
Ceux qui travaillent les peaux de caribou ne peuvent aller  la chasse
sur la mer, et _vice-versa_. Mme ceux qui s'abstiennent de toucher
aux peaux de caribous, afin de pouvoir chasser le phoque et le morse
pour avoir de la viande et de l'huile, ne peuvent apporter un seul
morceau au camp tant que dure le travail des peaux. Ainsi le veut leur
religion. Quand on travaille la peau des animaux de terre, il faut
vivre de viande de mme provenance: mler l'un et l'autre, ce serait
la mort certaine! Essayer de raisonner, inutile; se moquer n'est pas
toujours facile, quand les enfants crient la faim et que la pauvre
mre croit qu'ils vont mourir s'ils mangent de la seule nourriture en
main, le phoque. J'ai dit qu'il n'y a pas eu un seul caribou de tu,
depuis l't, on comprend que nous n'avons pas eu le coeur de refuser
des secours en cas extrme."


L't dernier,  Chesterfield Inlet, c'est  la pleine lune de juillet
que la glace s'est dtache du rivage pour aller flotter au large. La
belle saison tait arrive et, entre les pierres du sol, surgirent
quelques petites fleurettes rouges et blanches.

Les lettres ne disent pas quel parti le Pre Leblanc a tir de la
caisse de terre vgtale, emporte de Montral. Il est bien  craindre
qu'il n'ait pas vu s'panouir sa fleur prfre--la pense.

Mais dans ces rgions horribles, on sent que les missionnaires sont
heureux. Le feu apport par le Christ  la terre brle en leurs coeurs
et d'aprs le Pre Turquetil "vivre si prs du Saint-Sacrement adoucit
tout." Qu'importe que les vents rugissent, que la petite maison craque
lugubrement et menace de s'enlever, puisqu'on ne peut s'veiller sans
apercevoir un reflet de la lampe qui brle devant le Matre!

Dieu aidant, ces hroques oblats espraient pouvoir commencer  faire
le catchisme  Pques. Ils nourrissent de beaux rves apostoliques,
mais, disent-ils: "Les moeurs des Esquimaux offriront bien des
difficults  leur conversion... Ce que nous en avons pu voir ne se
dcrit pas....


"Allons, mes gnreuses qui avez tant  coeur le salut de ces pauvres
paens, qui avez donn si largement de votre ncessaire mme pour leur
venir en aide, une prire, s'il vous plat, une prire fervente, de
celles qui emportent tout. Honneur et bndiction mille fois  l'me
ignore des hommes sans doute, mais connue de Dieu, qui nous obtiendra
de faire la premire brche  l'empire du dmon sur ces mes."



Les dbuts de la mission


Bientt trois ans que le P. Turquetil et le P. Leblanc quittaient
Montral pour se rendre au pays des Esquimaux.

Obissant  leur suprieur, ils s'en allaient jeter la semence de vie
dans le royaume de la mort--dans cet pouvantable dsert de glace o
l'on dit que pas un homme civilis ne peut vivre, plus de deux ans,
sans perdre la saison.

Ceux qui s'intressent  cette mission lointaine--la plus rude que
l'imagination puisse concevoir--demandent parfois si elle progresse.

Hlas! non. D'abord il fallait apprendre la langue et maintenant que
les Oblats l'entendent bien, ils constatent que christianiser les
Esquimaux sera une oeuvre bien lente, bien laborieuse. Ces infortuns
semblent asservis pour jamais  leurs superstitions et tiennent les
missionnaires pour des sorciers.

"Inutile de raisonner avec eux, crivait le P. Leblanc, en septembre
1914. Vous y perdriez votre latin, votre temps, peut-tre aussi votre
patience.

"Nous n'avons pas encore de chrtiens. Chaque dimanche, depuis le jour
de la Pentecte, le P. Turquetil fait un essai de catchisme, en
esquimau, avec chants de cantiques; quelques personnes rpondent  notre
invitation; mais jusqu'ici il ne semble pas y avoir chez ces gens un
grand dsir d'entendre parler de choses si tranges pour eux et qui
heurtent leurs croyances superstitieuses. Vous le voyez, notre
ministre n'est pas trs consolant... Deux ans passs au milieu de
paens dont on ne peut encore que balbutier la langue, qui n'ont
aucune ide de Dieu et de la religion... Deux ans passs dans un pays
o pendant onze mois de l'anne (je pourrais dire douze) on ne voit
autour de soi que neige et glace, sans un arbre, sans un bouquet de
verdure, sans rien qui repose les yeux fatigus de cette clatante
blancheur... Deux ans sans avoir vu pour ainsi dire un seul dimanche,
sans avoir entendu le joyeux son des cloches... Deux ans surtout
sans rien savoir de tous ceux que l'on aime...

"Dans une mission tablie le missionnaire n'est pas seul. Il y a
autour de lui des gens qui pensent et prient comme lui. Ici ce n'est
pas la mme chose. Nous sentons qu'au milieu de nos gens, au moral
comme au spirituel nous sommes, pour le moment du moins, isols. Les
Esquimaux ont une vie si diffrente de celle des blancs et surtout ils
ont tant de superstitions. Il faudrait crire des cahiers entiers,
si je voulais vous raconter tout ce que j'ai vu et entendu en fait
de superstitions. Les jours se ressemblent  peu prs tous. C'est
toujours la solitude (du moins relative) et le dsert avec l'immensit
de l'ocan. L'hiver ne nous a quitts qu'au commencement de juillet et
nous avons eu de la glace jusqu'au mois d'aot. Pour le moment nous
sommes dans ce que nous aimons  appeler la belle saison. Ne croyez
pas que nous soyons incommods par les chaleurs. Pour sortir il faut
encore tre habill comme en hiver en France."


Vers la mi-juillet, les missionnaires, trs dnus, organisrent avec
le traiteur et quelques Esquimaux une excursion sur une le voisine o
l'on esprait faire provision d'oeufs de canes. La glace bordait
encore le rivage. On y trana un bateau qu'on mit  flot et l'on fit
voile vers le large,  travers les glaces flottantes. Les recherches sur
l'le furent inutiles: les renards avaient dvor les oeufs, on ne
trouva que quelque coquilles. Et au retour la glace amene par le vent
et la mare montante fermait la route jusqu'au rivage.


"Figurez-vous, dit le P. Leblanc, une immense nappe d'eau recouverte
d'normes glaons. Tous ces glaons se touchent par quelques points,
laissant voir par-ci-par-l quelques flaques d'eau plus ou moins
grandes. Pousss par le vent et la mare ils tournent sur eux-mmes,
se heurtent les uns contre les autres, s'effritent et parfois se
brisent avec fracas. C'est sur ce pont mouvant que nous devons passer
en tranant derrire nous un bateau de prs de trois mille livres
pesant. Reprsentez-vous une quinzaine d'tre humains, dont cinq ou
six sont des enfants, sautant de glaon en glaon, tantt faisant
monter le bateau sur la glace, tantt le faisant glisser d'un glaon
sur l'autre, tantt le remettant  l'eau pour le remonter un peu plus
loin sur un autre glaon et continuant ce mange pendant cinq ou six
heures. Ces glaons dansent et vous font danser avec eux au grand
amusement des Esquimaux pour qui cette prilleuse marche est un
vritable sport."


La glace flottante ne disparut qu'au mois d'aot. Alors arriva le
poisson. Le P. Leblanc avait prpar des rets qu'il tendit comme les
Esquimaux. Chaque jour  mare basse il allait les visiter. C'tait sa
meilleure distraction, son grand plaisir.

Les missionnaires n'avaient plus d'autre nourriture que le poisson.
Leurs provisions taient tout  fait puises et le bateau
anxieusement attendu n'apparaissait pas. Avait-il pri? Comme l'anne
prcdente, ne recevrait-on ni nouvelles, ni secours. Penses
terribles auxquelles les Oblats ne s'arrtaient point. Plusieurs fois
le jour, ils escaladaient les rochers pour interroger l'horizon, mais
les regards se fatiguaient en vain  scruter le large.

Dans cette attente mortelle, le courage des religieux ne dfaillit
point. Le 3 septembre, second anniversaire de leur arrive, ils
arborrent le drapeau aux trois couleurs sur leur maison pour lui
_donner un air de fte_.

Enfin, le dimanche, 13 septembre, alors qu'on n'osait presque plus
esprer, un grand cri retentit au dehors,  l'issue de la messe: "Le
bateau arrive!"

C'tait vrai. Il tait encore loin, mais avec sa lunette, le P.
Leblanc put l'apercevoir et  trois heures, le _Plican_ entrait dans
la baie.

Le capitaine tait celui du _Nascopie_ qui avait amen les Oblats en
1912.

Les retrouver vivants et en bonne sant lui fut une grande joie. Il
leur fit les plus chaleureuses amitis et leur remit immdiatement
leurs lettres. L'quipage, tout protestant, montrait aux Pres une
ardente bonne volont. Mais une tempte pouvantable retarda jusqu'au
16 le dchargement, et aussitt aprs, le steamer quitta Chesterfield
pour n'tre pas retenu par les icebergs qui couvriraient bientt la
baie.

On imagine la tristesse des missionnaires en le voyant disparatre, en
se retrouvant seuls dans cette solitude affreuse. Les ardeurs
premires s'taient calms, ils n'avaient plus d'illusions, ils
savaient combien lent et ingrat serait leur apostolat. "Le serviteur
n'est pas au-dessus du Matre", et le missionnaire rencontre
fatalement ces rebuts, ces obstinations, ces mpris du don de Dieu qui
furent le martyre intrieur du Christ. C'est la souveraine souffrance
de ces mes apostoliques. "Dieu veuille soutenir notre courage, dit le
P. Leblanc. Nous semons dans la peine, mais un jour peut-tre nous
rcolterons dans la joie."

Et il raconte que le 28 aot, il a pu, sans qu'on s'en doutt,
baptiser une petite mourante de quatre ans qui, le lendemain,
s'envolait au ciel.

Les Esquimaux ne touchent point les morts. C'est l'une de leurs
superstitions. Le Pre offrit donc aux parents de se charger de la
spulture et ils acceptrent avec reconnaissance, _ne voulant pas que
leur fillette fut mange par les chiens_.

Ensevelie dans une peau de caribou, la bienheureuse enfant repose sur
le roc au sommet d'une colline, entre des pierres qui lui forment un
cercueil. Celui qui lui a ouvert les cieux l'implore avec une tendre
confiance et demande qu'on prie beaucoup pour les infortuns auxquels
ils ont t envoys.

Dans leur isolement formidable, sous les blmes soleils et dans la
nuit sinistre, un cho du chant du dpart revient parfois aux
missionnaires:

  "Sur terre, il n'a plus de patrie,
  La croix lui reste et toi Marie."

C'est par la souffrance que s'tend le rgne du Crucifi. Ses envoys
le savent, ils sont prpars  boire le calice jusqu' la lie. Aux
heures des dgots mortels, des acablantes tristesses, ils comptent
que la Vierge, Reine des Aptres, relvera leur courage. Et quand ils
auront souffert tout ce qu'ils doivent souffrir, ils esprent que la
divine Croix,--comme un soleil ardent,--attirera les misrables
habitants des tanires de glace.



La Fin





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